Quand les éoliennes tournent dans le bon sens

Rémy Bourdillon
Collaboration spéciale, Unpointcinq.ca
Le parc éolien Nicolas-Riou, situé dans la région du Bas-Saint-Laurent
Photo: Rémy Bourdillon Le parc éolien Nicolas-Riou, situé dans la région du Bas-Saint-Laurent

Ce texte fait partie du cahier spécial Action climatique

Dans l’Est-du-Québec, les municipalités ont pris en main l’essor de l’énergie éolienne et elles en ont collectivement fait un réel outil de développement local.

Peuplé d’à peine 200 âmes, Saint-Médard tient à son dépanneur, qui rend de fiers services à une population vieillissante. Géré par un comité de citoyens bénévoles, ce commerce sans but lucratif a la chance d’avoir le vent avec lui : les redevances éoliennes que touche cette municipalité de la MRC des Basques — environ 55 000 $ par année, soit près de 10 % de son budget — permettent parfois de remplacer un réfrigérateur vieillissant, parfois d’augmenter l’inventaire… Prochainement, une pompe à essence devrait aussi apparaître dans le patelin, toujours grâce à cet argent.

Un peu plus à l’est, à Saint-Eugène-de-Ladrière, la manne éolienne est mise à contribution pour financer un projet de six logements sociaux, qui permettront à des aînés de continuer à vivre dans cette localité de 900 habitants. D’autres villages font d’autres choix, et il serait long d’en faire la liste ici : en effet, dans le Bas-Saint-Laurent et en Gaspésie, toutes les municipalités touchent des revenus des moulins à vent.

Ces deux régions ont mis en place un système original : chacune a sa Régie intermunicipale de l’énergie, dont le but est d’investir dans de nouveaux parcs éoliens afin d’en maximiser les retombées. En 2014, ces deux entités se sont réunies dans l’Alliance éolienne de l’Est, par qui passe désormais le développement éolien de tout l’Est-du-Québec.

« Au lieu de se faire concurrence entre régies, on a décidé de mettre nos compétences en commun et de demander aux promoteurs privés intéressés de faire affaire avec nous », indique le président de la Régie intermunicipale de l’énergie du Bas-Saint-Laurent, Michel Lagacé.

Concrètement, les entreprises privées mènent des études partout sur le territoire et font des propositions de nouveaux parcs éoliens à l’Alliance de l’Est, qui les achemine ensuite à Hydro-Québec. Lorsque des projets sont retenus, l’Alliance en devient actionnaire à 50 %. Pour l’instant, il y en a deux qui ont vu le jour : Roncevaux et Nicolas-Riou. Avec ses 65 éoliennes, ce dernier est même le plus grand parc éolien à partenariat égalitaire (50 % public, 50 % privé) au Canada.

Une inversion du rapport de force

En 2020, le Bas-Saint-Laurent a retiré 9 millions de dollars de ces deux parcs et la Gaspésie, 4,5 millions. Ces sommes sont allées aux MRC (ainsi qu’à la Première Nation malécite de Viger), qui les ont ensuite redistribuées à des organismes locaux de développement et aux municipalités.

Avec ce modèle, « les promoteurs privés sont en concurrence pour présenter les meilleurs projets possibles à Hydro-Québec », assure Michel Lagacé. Dans le passé, ce n’était pas toujours le cas : c’était surtout les municipalités qui se concurrençaient. Négociant directement avec un nombre limité de compagnies, elles pouvaient être tentées d’accepter des redevances plus faibles pour éviter que celles-ci aillent planter leurs éoliennes dans le village voisin…

9 millions
C’est le montant en dollars que la région du Bas-Saint-Laurent a retiré de deux parcs éoliens en 2020.

Ainsi, la soixantaine d’hélices installées depuis 2006 à Baie-des-Sables rapportent 125 000 $ annuellement à la municipalité de 600 habitants. Les deux parcs éoliens de l’Alliance de l’Est génèrent de leur côté de 20 000 à 25 000 $ par an ; ils sont donc proportionnellement beaucoup plus rentables.

« Le fait que des élus locaux se soient fédérés et portent les projets éoliens résout énormément de problèmes au chapitre de l’acceptabilité sociale », indique le professeur retraité Jean-Louis Chaumel, membre du Laboratoire de recherche en énergie éolienne de l’Université du Québec à Rimouski. L’utilité publique du développement éolien est aujourd’hui nette, alors qu’auparavant certains propriétaires avaient la désagréable impression de se faire tordre le bras par des compagnies privées et de ne pas obtenir un dédommagement juste et équitable.

L’Alliance de l’Est s’est aussi prémunie du syndrome « pas dans ma cour » en menant ses projets sur des territoires non organisés (qui n’appartiennent à aucune municipalité). Le parc Nicolas-Riou déborde toutefois sur les territoires de Saint-Médard et de Saint-Mathieu-de-Rioux, ce qui donne un montant d’argent supplémentaire à ces deux villages chaque année.

Accepté localement, critiqué ailleurs…

Vu de l’intérieur, l’Est-du-Québec semble donc avoir trouvé le modèle idéal. Mais tous les Québécois ne partagent pas cette vision : maximiser les retombées locales entraîne inévitablement une hausse de la facture d’électricité de tous les clients d’Hydro-Québec, soutient le professeur de physique à l’Université de Montréal Normand Mousseau. « On ne choisit pas toujours les endroits qui sont optimaux pour les vents, et la structure de propriété fait en sorte qu’on n’a pas nécessairement les coûts les plus faibles. »

Autrement dit, la construction de parcs éoliens en Gaspésie et dans le Bas-Saint-Laurent est avant tout un exercice de développement régional, avec des décisions plus politiques que scientifiques. Résultat : le parc Nicolas-Riou produit de l’électricité à 6,3 ¢ le kilowattheure (kWh), soit deux fois le prix patrimonial d’Hydro-Québec (qui correspond à la production des grandes centrales hydroélectriques) et beaucoup plus cher qu’en Alberta (3,7 ¢/kWh).

On subventionne bien des entreprises à Montréal, alors pourquoi pas dans l’Est, répondront les élus régionaux. D’autant plus que la construction de parcs éoliens a amené des industries à s’installer à Matane (Marmen Énergie) et à Gaspé (LM Wind Power). Mais cela s’accompagne d’une contrepartie : la nécessité de toujours construire davantage de parcs pour faire tourner ces usines. Le 9 avril, Marmen Énergie a d’ailleurs annoncé sa fermeture pour au moins six mois à partir de juillet 2021, pour cause de manque de travail. Une décision qui entraînera la mise à pied de 70 travailleurs, en plus des 55 qui avaient déjà perdu leur travail en novembre.

Cela ne devrait pas arrêter les maires de l’Alliance de l’Est, qui entendent participer au prochain appel d’offres d’Hydro-Québec qui sera lancé d’ici la fin de l’année pour de 200 à 500 MW d’énergie renouvelable. La société d’État ne nage plus dans les surplus et le gouvernement entend « placer la filière éolienne au cœur de la relance économique du Québec », selon les mots du ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien.

Un retournement de veste pour le premier ministre François Legault, autrefois sceptique par rapport à la pertinence de l’éolien, mais qui a depuis compris l’importance de ce secteur pour l’économie de l’Est-du-Québec. De La Pocatière à Percé, personne ne s’en plaindra.

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