Portrait - Pour échapper à l'essence

Claude Bourgault se réjouit que puissent commencer les travaux de construction à Ville Sainte-Catherine, sur la rive sud de Montréal, d’une usine d’une capacité annuelle de production de 35 millions de litres de biodiésel.
Photo: Pascal Ratthé Claude Bourgault se réjouit que puissent commencer les travaux de construction à Ville Sainte-Catherine, sur la rive sud de Montréal, d’une usine d’une capacité annuelle de production de 35 millions de litres de biodiésel.

Claude Bourgault, directeur de Rothsay au Québec, une filiale du Groupe Aliments Maple Leaf, peut savourer déjà tous les efforts déployés avec ses quatre spécialistes de laboratoire pour mettre au point une technologie unique permettant de transformer en biodiésel des résidus agroalimentaires et des huiles de friture usagées.

Dans quelques semaines commenceront les travaux de construction à Ville Sainte-Catherine, sur la rive sud de Montréal, d'une usine d'une capacité annuelle de 35 millions de litres de biodiésel. Cette usine devrait amorcer sa production en avril 2005 et, dans le contexte actuel de taxation, la plus grande partie de ce biodiésel prendra la direction de l'Ontario, où le gouvernement offre depuis 2002 une exemption totale de taxe de 18,3 ¢ le litre, ce qui permet de compenser presque entièrement la différence de prix avec le pétrodiésel.

Un projet-pilote

En ce qui concerne le Québec, «tout le monde attend le gouvernement», constate M. Bourgault. Aucune exemption n'a été accordée à ce jour. Et pourtant, tout le travail pour la mise au point de la technologie a été effectué dans la région montréalaise — y compris le projet Biobus qui, pendant un an, a mis à contribution 155 autobus de la Société de transport de Montréal (STM), grâce à des contributions gouvernementales de 1,3 million. Cette expérience-pilote a du reste été fort concluante. Elle a aussi donné une grande visibilité à cette nouvelle technologie, si bien que Maple Leaf a décidé de construire une usine, qui entraînera un investissement additionnel de sept millions, créera 12 emplois et aidera à consolider les deux autres usines que le groupe possède à Sainte-Catherine et où travaillent une soixantaine de personnes.

Par ailleurs, la STM a dû abandonner le biodiésel à la fin du projet-pilote, faute de pouvoir bénéficier de la même exemption que les Ontariens. Néanmoins, une autre expérience est en cours présentement à Montréal, laquelle s'inscrit dans la continuité de Biobus. Cette fois, le biodiésel est à l'essai dans les 12 bateaux de croisière ayant pour port d'attache le Vieux-Port de Montréal ou le lieu historique du Canal-de-Lachine. Rothsay fournira d'ici octobre les 254 000 litres de carburant requis pour ces bateaux; 11 de ces navires fonctionneront entièrement au biodiésel et un utilisera une concentration de 5 % de biodiésel.

Le moteur diésel peut fonctionner avec une concentration de 5 à 20 % de biodiésel. Il est même préférable de l'utiliser avec du pétrodiésel, dont la consommation est alors rendue plus propre, selon M. Bourgault. L'utilisation du biodiésel par l'ensemble des sociétés de transport au Québec, pour leurs 2850 autobus consommant 90 millions de litres de carburant en incluant 18 millions de litres de biodiésel, permettrait d'éliminer l'émission de 42 000 tonnes de CO2. Il faut souligner en revanche que le biodiésel est plus sensible au froid et qu'il commence à se cristalliser entre -3 et 12 °C. Le mélange de 20 % de biodiésel avec le pétrodiésel qui tolère jusqu'à -25 °C permet d'éliminer ce problème.

C'est en 2001 que M. Bourgault et son équipe ont conçu une petite usine-pilote pour aider les autobus de la STM à parcourir avec du biodiésel 6,7 millions de kilomètres au cours de l'année suivante. Six mois s'étaient à peine écoulés que les demandes en provenance de l'Ontario commençaient à venir. L'entreprise s'est trouvé un distributeur en Ontario et, encore maintenant, elle est la seule usine à vendre du biodiésel dans cette province. Deux mois plus tard, il fallait doubler la production. À la fin de 2003, la production a de nouveau été doublée et l'usine ne suffit toujours pas à répondre à la demande, qui commence par surcroît à venir des États-Unis et d'Europe. L'usine-pilote fonctionne à plein rendement et peut-être sera-t-il possible d'y ajouter un autre million de litres aux quatre millions actuels, mais pas plus, assure M. Bourgault.

Une usine

Bien sûr que certains aimeraient faire l'acquisition de cette technologie qui n'est pas à vendre. Maple Leaf considère que celle-ci est la meilleure innovation du groupe depuis 1995, mais M. Bourgault pense pour sa part que c'est la meilleure depuis 1975 (année où il a commencé à travailler pour cette entreprise). La priorité maintenant est la mise en place de la première usine commerciale de production de biodiésel au Canada. Il existe depuis assez longtemps des usines de production de biodiésel avec des huiles vierges, mais il y en a très peu qui transforment des résidus agroalimentaires et des huiles de friture.

Rothsay a établi son fondoir à Sainte-Catherine en 1964 pour y transformer tous les sous-produits (non comestibles pour les humains) des animaux de ferme, bovins, porcs et volailles. En fait, il n'y a seulement que 54 % d'un animal qui soit propre à la consommation humaine; le reste, c'est-à-dire les os, la tête, les pattes, le poil ou les plumes — lesquelles sont une source de protéines — peut être récupéré et transformé en farines animales ou en graisses. Les farines servent alors à l'alimentation des animaux et les graisses sont utilisées pour la fabrication de plusieurs produits, tels que les savons, les shampooings, certains plastiques, les peintures, les solvants, etc.

La vache folle

Ce sont ces produits que Rothsay fabrique dans ses installations de Sainte-Catherine et dans d'autres usines ailleurs au Canada. Évidemment, la crise de la vache folle en Grande-Bretagne en 1987 a porté un coup à l'industrie des farines animales, lesquelles ont été visées comme étant la cause de cette épidémie. À cet égard, la preuve scientifique de la véritable cause reste à être établie, soutient M. Bourgault. Ce n'est cependant qu'en 2003, avec le cas d'une vache folle en Alberta et la fermeture de la frontière américaine, que Rothsay a vu ses marchés s'effondrer.

En 1975, il vendait ses produits 375 $ la tonne, payait ses employés à un taux horaire de 3,50 $ et ses camions 45 000 $. En 2004, il vend ses produits 315 $ la tonne, paie un salaire horaire de près de 20 $ et ses camions 120 000 $. Cette situation devient intenable à long terme pour ses deux usines actuelles (Laurenco et Laurentien) à Sainte-Catherine.

M. Bourgault, qui a une formation d'ingénieur stagiaire spécialisé en énergie thermique, n'a jamais cessé ses activités de recherche et il en était venu à la conclusion depuis un certain temps qu'il fallait diversifier la production, ce qui l'a conduit à concentrer son attention sur le biodiésel. Il existait déjà des usines aux États-Unis pour produire du biodiésel à partir du soya et d'autres en Europe à partie du colza, mais très peu à partir de résidus agroalimentaires, qui sont les matières premières utilisées dans les installations de Sainte-Catherine.

En fait, Rothsay récupère en un an 15 000 tonnes de restes animaux des abattoirs, boucheries et salaisons entre Québec et Kingston, ainsi que 10 000 tonnes d'huiles de friture. À défaut d'être récupérés, tous ces restes seraient enfouis dans le sol et deviendraient une source importante de méthane qui dégagerait du CO2 et ajouterait à l'effet de serre.

Le biodiésel, qui est tout à fait biodégradable, est également un carburant d'une grande pureté écologique. À partir d'aussi peu que 5 % et jusqu'à 20 % de biodiésel dans le réservoir, le Centre de technologie d'Environnement Canada a constaté une réduction des émissions de monoxyde de carbone de 17 à 25 %, une diminution de 18 à 30 % de la masse des particules responsables du smog et une légère baisse des oxydes d'azote émis. Et par surcroît, le biodiésel peut aider à réduire la consommation de carburant et son onctuosité en fait un lubrifiant de grande qualité réduisant d'autant l'usure des pièces.