Perspectives - De Cancún à Genève

Genève réussira-t-elle à éviter le sort réservé avant elle à Seattle puis à Cancún? Passera-t-elle à l'histoire comme l'endroit où fut définitivement enterré le cycle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) censé réconcilier le Nord et le Sud? Difficile à prédire dans un pareil capharnaüm! Mais difficile aussi, pour une organisation internationale, d'avancer plus vite que ses propres membres.

Et c'est reparti comme en 40! À quelque jours seulement du début du Conseil général de l'OMC, auquel participeront plusieurs ministres du Commerce des 148 pays membres, et à une semaine pile de l'expiration de l'ultime délai pour en arriver à une entente-cadre définissant les contours d'éventuelles nouvelles règles, les négociations en coulisses battent leur plein, à Genève, pendant que fusent de toutes parts les cris d'horreur, les accusations de trahison, les appels à l'aide désespérés et les annonces de fin du monde.

Comme le veut la règle, le projet d'entente, dévoilé il y a dix jours, a été qualifié par presque toutes les délégations de «déséquilibré» et «d'inacceptable en l'état». Les pays du Nord ont recommencé à se plaindre de ce Sud qui voudrait tout avoir sans faire la moindre concession. Le Sud s'est remis à dénoncer ce Nord à la recherche du moindre prétexte qui lui permettrait de ne pas honorer sa promesse de faire une meilleure place à la grande majorité de l'humanité dans son ordre économique mondial. En fait, on se croirait presque revenu à l'automne dernier, à Cancún, au Mexique, où la première tentative d'entente-cadre avait échoué, si ce n'était de quelques détails révélateurs.

L'un d'eux se révèle être le sentiment d'urgence de plus en plus palpable chez les principaux acteurs concernés. Ayant déjà tellement souvent crié au loup en ce qui a trait aux contraintes de temps à respecter dans ces négociations, les dirigeants de l'OMC pourraient ne plus être écoutés par les parties. Ils semblent pourtant avoir été bien compris, cette semaine, à Genève, lorsque le président du Conseil général, Shotaro Oshima, les a averties, en anglais, que l'on avait cette fois affaire à un drop dead deadline, et qu'il a ajouté, pour ceux qui auraient eu besoin de se faire mettre les points sur les i, qu'un accord «devra être atteint d'ici l'échéance du 30 juillet, sans quoi les négociateurs n'auront plus qu'à aller au diable».

Le risque d'un échec des négociations imminent et fatal en aura amené plus d'un à réviser ses positions depuis le début de l'année, à commencer par l'Union européenne, qui a finalement accepté de laisser de côté la plupart de ses demandes en matière de libéralisation des marchés publics et de protection des investissements, qui avaient été la cause de la rupture des discussions à Cancún. Reconnaissant enfin le désir des pays du Sud de réaliser d'abord et avant tout des avancées dans le secteur agricole, elle s'est également dite prête, avec les États-Unis, à abolir ses subventions aux exportations. Les pays africains ont également fait preuve d'ouverture en acceptant hier, par exemple, que la délicate question du coton ne fasse pas l'objet d'un traitement accéléré, mais soit traitée sur le même pied que les autres problèmes.

Présage que l'on se rapprocherait peut-être d'une entente, de plus en plus de pays ont commencé à donner des signes de nervosité, voire d'irritation, à l'égard des propositions sur la table. Ce fut le cas de la France, principale bénéficiaire des généreuses subventions européennes dans le secteur agricole, qui se scandalisait, cette semaine, du fait que «l'Europe donne tout et ne reçoit rien». On observait la même réaction de la part du Japon et de la Suisse, dont les barrières tarifaires dans les secteurs du riz et du lait respectivement ont la réputation d'être aussi hautes que leurs montagnes.

Le Canada s'est lui aussi montré plus inquiet qu'il ne l'avait été à Cancún. Le projet d'entente-cadre propose une réduction de tarifs qui compromettrait fortement ses systèmes de gestion de l'offre dans les secteurs de la volaille, du lait et des oeufs. Grand incompris, il n'a toutefois pas encore perdu l'espoir de convaincre les autres pays riches qu'il ne menace personne avec ses politiques, et même de rallier les pays africains à sa cause.

Du chemin a beau avoir été fait depuis Cancún, on est encore loin de s'entendre sur ce que pourraient constituer les principaux objectifs à poursuivre durant les prochains mois. Et le temps risque une fois de plus de manquer.

Au rythme des plus forts

Selon certains, un échec à Genève porterait un terrible coup à l'OMC. Loin de signifier la reprise de négociations globales sur des bases plus saines ou plus respectueuses des pays en développement, il susciterait le retour à la confusion et à la loi du plus fort, qui prendrait la forme d'une multiplication des traités de libre-échange négociés par des géants comme les États-Unis ou l'Union européenne et de petits pays du Sud dépouillés de la force du nombre. Les habitués de ce genre de négociations parlent plutôt d'une période de gel, semblable à celle qui a suivi l'échec de Seattle en 1999 et qui a pris fin à Doha, au Qatar, avec le lancement du présent cycle de négociations à l'automne 2001.

Une entente de dernière minute à Genève ne mènerait vraisemblablement pas non plus à de grands bouleversements. Les négociations visant à quantifier et à fixer des délais de réalisation aux engagements pris promettraient d'être ardues et devraient éviter bien des écueils dans un processus où la règle de l'unanimité s'applique. L'éventuel traité qui en ressortirait constituerait sans aucun doute une avancée pour les pays en voie de développement, mais il s'annonce d'ores et déjà comme étant bien en deçà de leurs attentes initiales.

On peut se désoler de la situation, mais les règles internationales ne peuvent qu'avancer au rythme et au pas de ses membres, particulièrement les plus influents. Si on a fait état de la nouvelle ouverture d'esprit des États-Unis et de l'Union européenne, on semble toutefois bien près, ces jours-ci à Genève, d'en avoir testé la limite.