Les petits commerçants au coeur du débat linguistique

«Les gens trouvent souvent que mon français n’est pas très bon et changent pour l’anglais», explique Zhenhua Hu, propriétaire de l’Ideal Nature Salon, situé au centre-ville de Montréal. Les petits commerçants, comme Zhenhua Hu, se retrouvent souvent en première ligne lorsqu’il est question des avancées ou des reculs du français au Québec.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Les gens trouvent souvent que mon français n’est pas très bon et changent pour l’anglais», explique Zhenhua Hu, propriétaire de l’Ideal Nature Salon, situé au centre-ville de Montréal. Les petits commerçants, comme Zhenhua Hu, se retrouvent souvent en première ligne lorsqu’il est question des avancées ou des reculs du français au Québec.

Négligence de certains commerçants ? Oui. Mais aussi rareté de la main-d’œuvre, défi pour les immigrants de s’intégrer et indifférence d’une certaine clientèle francophone sont autant de facteurs en cause lorsqu’il est question du français dans les petits commerces de Montréal ou d’ailleurs au Québec.

Au deuxième étage d’un vieux bâtiment commercial situé à deux pas du campus de l’Université Concordia et de la rue Sainte-Catherine Ouest à Montréal, le petit salon de coiffure Ideal Nature Salon bourdonne de conversations menées à voix basse dans des langues étrangères. Le propriétaire passe cependant tout de suite au français lorsqu’il l’entend.

La fin trentaine, plutôt grand et masqué, comme il se doit, Zhenhua Hu est né en Chine, a appris son métier à Toronto et se fait appeler Carlos pour que ce soit plus simple. Têtu, il résiste à la facilité de passer à l’anglais lorsqu’il cherche un mot. « Les gens trouvent souvent que mon français n’est pas très bon et changent pour l’anglais. »

En affaire depuis une dizaine d’années, il vient d’ouvrir un deuxième salon à LaSalle et voudrait compter plus de clients francophones. Comptant déjà quelques employés qui parlent français, il s’était inscrit, l’an dernier, à un programme d’aide à la francisation de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM).

Ayant déjà rejoint plus de 900 commerçants de Montréal, de sa région et même de Sherbrooke, le programme « J’apprends le français » lui permettait de recevoir, chaque semaine, pendant deux heures, la visite au travail de Camille, qui l’aidait à améliorer ses capacités de communiquer et de fonctionner en français en tenant compte de sa réalité d’affaires. Animé par des étudiants universitaires en enseignement du français, en littérature ou encore en linguistique, le programme venait avec des affiches et des macarons qui invitaient les clients à encourager leurs commerçants en leur parlant (lentement) en français.

« C’est un très bon programme, très utile, mais il y a eu la pandémie », rappelle Carlos en soupirant. Il a dû terminer son cours de façon virtuelle et espère maintenant pouvoir se réinscrire au programme lorsque les règles sanitaires le permettront.

 

Un problème exagéré

« C’est l’un des projets les plus satisfaisants de ma carrière », confie Wim Remysen, professeur de sociolinguistique à l’Université de Sherbrooke et responsable dans la région du programme, dont la reconduction aura besoin du feu vert et de l’argent de Québec.

Non seulement l’enseignement y est extraordinairement adapté aux besoins et à la réalité des immigrants à la tête de petites entreprises, dit-il, « mais il envoie aussi un signal fort aux autres membres de leur communauté sur l’importance du français » en plus d’en appeler à l’implication des clients. « On rallie les gens autour de la langue plutôt que de les opposer. »

Les petits commerçants, comme Carlos, se retrouvent souvent en première ligne lorsqu’il est question des avancées ou des reculs du français au Québec. De la langue d’affichage au débat sur le « Bonjour-Hi », ils sont, alternativement, présentés comme des baromètres de la situation et l’un des principaux irritants.

François Vincent cache mal son impression que l’on exagère beaucoup la difficulté de s’y faire servir en français au Québec, même à Montréal. Le vice-président pour le Québec à la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante en veut pour preuve les plus récentes enquêtes de l’Office québécois de la langue française (OQLF) qui rapportent que l’usage du français comme langue de service est demeuré stable au Québec de 2010 à 2017, autour de 96 %, y compris dans l’île de Montréal où cette proportion va de 93 % à 99 %. « Disons qu’on peut toujours voir le verre à moitié vide, mais quand même », dit-il en grognant.

Toutefois, les enquêtes de l’OQLF indiquent aussi que le nombre de Québécois de la grande région de Montréal disant avoir été servis au moins une fois dans une autre langue que le français au cours des six derniers mois a doublé entre 2010 et 2018, de 25 % à 50 %. Cela tient peut-être en partie au fait que la proportion de la clientèle qui y demande « toujours ou la plupart du temps » d’être servie en français a reculé de 31 % à 20 %, et que ceux qui ne le réclament « jamais » ont crû de 34 % à 43 %. La proportion de Montréalais francophones exigeant d’être servis dans leur langue se serait révélée plus stable durant ces années, à un peu moins de 60 %.

Les immigrants et les autres

Les histoires de langue rapportées dans les médias « me semblent beaucoup le fait de Montréal, et même de son centre-ville et de sa réalité particulière », juge de son côté le nouveau directeur général du Conseil québécois du commerce de détail, Jean-Guy Côté. Elles tiennent, selon lui, notamment à l’évolution de la composition de la population montréalaise, à la présence d’un grand nombre d’étudiants internationaux ainsi qu’à la rareté de main-d’œuvre qui empêche parfois les commerçants de se montrer trop exigeants quant au niveau de maîtrise du français de ces étudiants.

Au Québec, comme partout dans le monde, il est normal et même impératif que la majorité de la population puisse être servie dans sa propre langue, estime le président et chef de la direction de la CCMM, Michel Leblanc. Mais il est tout aussi normal que l’on offre également l’anglais là où la clientèle et les coutumes le justifient — comme dans l’ouest de l’île, en Estrie ou à Gatineau — et où le nombre de visiteurs étrangers le requiert.

96%
C’est le pourcentage de Québécois de la grande région de Montréal disant avoir été servis au moins une fois dans une autre langue que le français au cours des six derniers mois entre 2010 et 2018.

Michel Leblanc établit également une distinction entre ces immigrants qui portent à bout de bras leurs petits commerces et peinent à trouver un moment pour améliorer le niveau de leur français et ces grandes enseignes qui débarquent « sans se soucier de la réalité locale ». Les premiers devraient être accompagnés et aidés à mieux s’intégrer à la majorité francophone, alors que les autres méritent simplement d’être rappelés à l’ordre. « Franchement, je n’ai aucune pitié pour eux s’ils sont ensuite pris à partie par les médias et la population », dit-il, sans donner de noms.

Dans certains cas, la leçon semble avoir porté ses fruits. Placée sur la sellette, il y a quatre ans, lorsque l’un des dirigeants de la compagnie s’est presque excusé de dire quelques mots en français à son inauguration, la boutique Adidas de la rue Sainte-Catherine Ouest offrait un service en français impeccable mardi après-midi. Critiqué, lui aussi, pour son lancement presque uniquement en anglais cet automne, le premier magasin de vêtements de la chaîne japonaise Uniqlo semblait également avoir corrigé le tir, la demi-douzaine d’employés abordés au hasard ce jour-là parlant tous français.

Le rôle des clients

Grands ou petits, les commerçants n’ont aucun intérêt à gommer le visage francophone du Québec pour plaire à une clientèle étrangère, martèle Jean-Guy Côté. « Cette différence n’est pas un obstacle, c’est tout le contraire. C’est ce qui nous démarque en Amérique du Nord. C’est l’un de nos grands atouts. »

Ce qui nous ramène à la clientèle québécoise et à sa responsabilité collective, conclut Michel Leblanc. « Dans ce débat-là, on s’en prend souvent aux commerçants ou aux gouvernements, mais les commerçants cherchent d’abord et avant tout à plaire à leurs clients. À partir du moment où les Québécois francophones utilisent le français, ça envoie aux commerçants un message extrêmement puissant que le développement de leurs affaires passe par leur maîtrise de la langue. »

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