Ioukos: la clémence de Poutine ou la mort

le milliardaire russe Mikhaïl Khodorkovski, principal propriétaire du géant pétrolier Ioukos, assiste au déroulement de son procès pour fraude et évasion fiscale dans la cage des accusés. Les actes du drame Ioukos se sont enchaînés ces derniers
Photo: Agence France-Presse (photo) le milliardaire russe Mikhaïl Khodorkovski, principal propriétaire du géant pétrolier Ioukos, assiste au déroulement de son procès pour fraude et évasion fiscale dans la cage des accusés. Les actes du drame Ioukos se sont enchaînés ces derniers

Moscou — Le numéro un du pétrole russe doit-il mourir? Les actes du drame Ioukos se sont précipités ces derniers jours et les investisseurs n'ont plus qu'un espoir pour enrayer la descente aux enfers d'un groupe qui, il y a peu encore, symbolisait la renaissance de l'économie nationale: la clémence de Vladimir Poutine.

Le ministère de la Justice a lancé l'attaque mardi en annonçant que Iouganskneftegaz, la principale unité du groupe qui assure plus de 60 % de sa production de brut, allait être estimée, puis bientôt vendue.

La stupeur a saisi les investisseurs: pourquoi, pour recouvrer une dette fiscale de 3,4 milliards $US, faudrait-il mettre en vente le «coeur même» de Ioukos, alors que la cession de quelques actifs non essentiels pourrait permettre de rassembler plus que la somme nécessaire? Pourquoi, sinon pour déposséder de ses biens le principal propriétaire du géant pétrolier, Mikhaïl Khodorkovski, au profit d'une compagnie publique ou proche du pouvoir?

La direction de Ioukos a prévenu: les comptes sont gelés, les liquidités manquent, et sans Iouganskneftegaz, le groupe, vidé de sa substance, n'attend plus que la faillite.

Mettre un milliardaire au pas

Toutes les propositions adressées aux huissiers, aux ministres, à l'administration présidentielle pour trouver un compromis sont restées lettre morte. Comme si personne ne voulait intervenir dans cette affaire très largement perçue comme ayant été inspirée par le Kremlin pour mettre au pas le milliardaire Khodorkovski, trop riche, trop indépendant et contestant la politique présidentielle.

Après un an de bataille judiciaire, les deux adversaires semblent jouer la politique du pire.

«Le Kremlin a fait clairement comprendre son intention de démanteler Ioukos et de punir» Khodorkovski, note Andrew Neff, analyste du World Markets Research Center (WMRC ). Et les grands actionnaires «semblent vouloir défier le gouvernement de pousser à la faillite le premier groupe pétrolier du pays, jouant les pertes par eux encourues contre les dommages que cela ferait à l'économie russe», ajoute M. Neff.

L'affaire a déjà considérablement nui à la réputation du pays, à peine remise des effets dévastateurs de la crise financière de 1998.

Et si les actifs du groupe le plus rentable de Russie étaient bradés, «l'exode des investisseurs pourrait être tel qu'un mandat présidentiel ne sera pas suffisant pour les faire revenir», estime Alexandre Kim, de la maison de courtage Renaissance Capital.

Nombre d'analystes ne veulent toutefois pas encore croire à la mort programmée de Ioukos.

«Vendre Iouganskneftegaz pour recouvrer cette dette fiscale correspond à tirer une bombe nucléaire pour punir un crime de rue», note Matthew Thomas, analyste de la banque Alfa. «Du marasme actuel devrait finalement émerger une décision de Poutine», espère-t-il.

Briser Ioukos, premier producteur et exportateur de brut russe, employeur de 175 000 personnes, énorme contribuable, aurait d'indéniables coûts économiques et sociaux. Un dépeçage perturberait, ne serait-ce que momentanément, les flux d'or noir quand l'économie repose en grande partie sur le brut (40 % du budget) et que Vladimir Poutine a fixé pour objectif un doublement du PIB d'ici la fin de la décennie.

«Cette conclusion est tout simplement incompatible avec les aspirations de la Russie à entrer à l'Organisation mondiale du commerce [OMC]», à développer ses relations bilatérales avec l'Union européenne et le dialogue énergétique avec les États-Unis, «il y a plus à perdre qu'à gagner», insiste M. Thomas.

Cela risquerait aussi de refroidir les investisseurs stratégiques potentiels, or la Russie ne peut financer seule la modernisation de son secteur pétrolier.

Mais, comme le disait jeudi Oleg Viouguine, directeur des autorités boursières, l'affaire Ioukos «servira de leçon» à ceux qui entendent rogner sur les impôts.