Molson et Coors confirment leur union

Il n'aura fallu que quelques mois de discussions sérieuses pour mettre fin aux 218 ans d'indépendance dont jouissait la famille Molson aux commandes de son entreprise, devenue au fil des générations l'un des symboles de l'héritage anglais qui continue de marquer le monde des affaires montréalais.

Le brasseur des Canadian, Export et Dry a finalement signé hier avec le numéro trois américain, Adolph Coors, un contrat de mariage que plusieurs voyaient comme inévitable entre les deux partenaires. Le dialogue avec la société du Colorado, fondée en 1873, avait pris naissance il y a trois ou quatre ans, ont-ils expliqué.

Une rumeur persistante, rapportée par le Wall Street Journal, voulait toutefois qu'Ian Molson, ancien personnage clé de la compagnie, organise lui-même une contre-offre de dernière minute pour Molson. Il a été impossible hier de joindre la haute direction de l'entreprise.

Les nouveaux mariés se voient maintenant au cinquième rang mondial, au chapitre du volume brassé, dans l'espoir de gruger plus facilement des parts de marché aux géants comme Anheuser-Busch (Budweiser), SABMiller, Heineken et Interbrew (Labatt).

Ils ont cependant déjà du pain sur la planche dans leur marché respectif: Molson perd du terrain au Canada et tente de redresser sa filiale brésilienne, Cervejarias Kaiser. Aux États-Unis, la Coors Light se bat contre les nouvelles bières faibles en glucides.

La nouvelle entité, Molson Coors Brewing Company, générera un chiffre d'affaires de six milliards de dollars américains et produira quelque 60 millions d'hectolitres par année. Les 14 800 employés veilleront sur un catalogue de quelque 40 bières parmi lesquelles figurent déjà le meilleur vendeur tant au Canada qu'en Grande-Bretagne (la Canadian et la Carling).

Pas intéressés à vendre

La transaction s'articule autour d'un échange d'actions. Qui achète qui? Les deux familles ont répété à plusieurs reprises hier qu'il s'agissait d'une fusion d'égaux.

«Cette transaction nous permet de créer une entreprise plus forte dans un secteur en pleine consolidation tout en préservant le riche héritage de Molson», a affirmé le président du conseil du brasseur montréalais, Eric Molson. «Nous ne sommes pas intéressés à vendre la compagnie, il s'agit d'un pas vers l'avant. Nous voulons amener Molson à un autre niveau», a-t-il dit lors d'une conférence avec les analystes.

Mais la transaction ne fait pas l'unanimité parmi les observateurs, qui se demandent notamment quels sont les avantages réels de fusionner lorsqu'on distribue déjà les produits du partenaire.

«La fusion ne semble pas vraiment destinée à régler des problèmes, et j'ai l'impression que c'est plutôt pour permettre à certains membres de la famille de vendre des actions et éventuellement sortir de la compagnie», s'est risqué Jean-Paul Giacometti, gestionnaire chez la firme de placements Claret, qui ne possède pas d'actions de Molson et ne s'est pas entretenu avec la famille.

Quant au contrôle de la compagnie, le chef de la direction de Coors, Leo Kiely, premier non-Coors à diriger la compagnie, maintient ce poste dans la nouvelle entité. Eric Molson sera président du conseil et l'actuel président et chef de la direction de Molson, Dan O'Neill, sera vice-président du conseil.

Ce conseil aura 15 membres, dont cinq seront nommés par le conseil de Molson et cinq par Coors. Parmi les cinq autres, trois seront désignés par les actionnaires non votants, alors que les deux derniers seront MM. Kiely et O'Neill. Il y aura deux sièges sociaux, l'un à Denver au Colorado et l'autre à Montréal. L'entreprise sera cotée en Bourse à Toronto et à New York.

Contre-offre?

Les analystes portent maintenant leur attention sur le succès de la transaction, qui reposera sur la bénédiction de 66,6 % des votes de chaque catégorie d'actions de Molson.

Eric Molson et son frère Stephen, lui aussi membre du conseil, détiennent déjà 55 % des actions de catégorie B, celles à droit de vote. Quant aux actions de catégorie A, sans droit de vote, elles sont réparties dans le grand public et rien n'indique pour l'instant que ces actionnaires ordinaires voteront automatiquement en faveur de la transaction.

C'est la raison pour laquelle ce nouveau chapitre de l'histoire de Molson pourrait prendre une drôle de tournure si jamais les actionnaires recevaient une contre-offre. Le Wall Street Journal parlait hier d'Ian Molson, qui a démissionné de son poste de vice-président du conseil le mois dernier en raison d'un différend avec son cousin Eric, qu'il voulait apparemment remplacer.

Ian, lui-même détenteur de 10 % des votes, préparerait une contre-offre estimée à environ 5,3 milliards $CAN pour acquérir le brasseur montréalais. Le Journal écrit qu'il offrirait 40 $ pour chaque action de Molson, ce qui représente une prime potentiellement alléchante de 30 % par rapport à ce que valait l'action la semaine dernière avant les rumeurs.

Croyant peut-être à une surenchère sur Molson, les investisseurs ont acheté l'action hier à un point tel que celle-ci a terminé en hausse de 3 % à 35,70 $ à la Bourse de Toronto. Coors a perdu 3 % à 72,40 $ à New York.

Économies

En bout de ligne, Molson-Coors espère économiser 175 millions $US par année d'ici 2007, notamment dans le réseau des brasseries, l'approvisionnement, l'organisation, l'administration et les avantages fiscaux. Il n'a pas été question de mises à pied. La transaction devrait générer des profits dès la première année.

Il reste à obtenir l'approbation des autorités réglementaires, après quoi la transaction pourrait être complétée cet automne. Les deux entreprises ont convenu de ne pas solliciter d'autres offres, une entente prévoyant des frais de rupture de 75 millions $US.

Molson a publié hier ses résultats du premier trimestre, qui s'est soldé par des profits nets de 68,3 millions de dollars comparativement à 54,7 millions l'an dernier à pareille période. Les revenus ont augmenté de 2 % à 670 millions de dollars mais le volume des ventes a reculé de 3,4 %. Chez Coors, le profit net a perdu 5,6 % à 72 millions $US, et ce en dépit d'une hausse des revenus de 4,6 % à 1,15 milliard de dollars.