La pandémie entraîne-t-elle un plus fort décalage hommes-femmes?

Leïla Jolin-Dahel
Collaboration spéciale
Le printemps dernier, la fermeture des services de garde et des écoles ont contraint plusieurs femmes à rester chez elles pour s’occuper des enfants.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Le printemps dernier, la fermeture des services de garde et des écoles ont contraint plusieurs femmes à rester chez elles pour s’occuper des enfants.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Selon le président de la CSD, Luc Vachon, le Québec peine à poursuivre sa réduction de l’écart entre les conditions de travail des femmes et des hommes, après dix ans de croissance économique. « Des crises comme celles-là nous font reculer et causent un accroissement de l’écart », constate-t-il.

L’écart salarial entre les deux sexes demeurait de près de 9 % l’année dernière, selon le « Portrait des principaux indicateurs du marché et des conditions de travail » publié en février 2020 par l’Institut de la statistique du Québec dans l’Annuaire québécois des statistiques du travail.

Et la pandémie n’a pas contribué à améliorer le sort des femmes en matière d’emploi. Selon le bulletin mensuel sur le marché du travail au Québec paru en juillet dernier,135 000 femmes ont perdu leur poste durant les cinq premiers mois de la crise, contre 109 000 hommes. De ce nombre, 32 500 femmes ont quitté le marché de l’emploi selon le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale. Un constat « vraiment marquant » pour la responsable nationale de la condition féminine à la CSD, Sophie Bédard.

135 000
C’est le nombre de Québécoises qui ont perdu leur poste durant les cinq premiers mois de la crise, contre 109 000 pour leurs homologues masculins.

Elle explique entre autres ces chiffres par la fermeture des services de garde et des écoles, qui ont contraint des femmes à rester chez elles pour s’occuper des enfants. « Quand ça a repris, il y a beaucoup de places en garderie qui n’existaient tout simplement plus. Les femmes n’ont pas pu retourner sur le marché de l’emploi et ne voyaient pas d’autre choix que de rester à la maison, sans emploi finalement », souligne-t-elle.

Les femmes ignorées

Selon la CSD, le gouvernement du Québec, à travers ses différentes initiatives de relance, exclut les femmes, notamment par la nature des projets, qui visent spécifiquement des secteurs à prédominance masculine.

M. Vachon cite en exemple le projet de loi no 66 concernant l’accélération de certains plans d’infrastructure. « Ce n’est pas une mauvaise chose, sauf que c’est encore une fois dans des axes où il y a très peu de femmes présentes dans l’industrie », illustre-t-il. Selon lui, de tels investissements ne régleront pas la problématique des pertes d’emploi chez les femmes. Il souligne l’importance de considérer dans la relance des secteurs d’activité à prédominance féminine, notamment en santé et en soins aux personnes âgées et vulnérables.

De son côté, Mme Bédard déplore que la réforme en santé et sécurité du ministre du Travail, Jean Boulet, n’ait pas tenu compte de l’analyse différenciée selon les sexes. S’il avait procédé à une telle étude, il « aurait pu éviter beaucoup de critiques » formulées au sujet de l’impact de cette loi sur les femmes, croit-elle.

Le 10 mars dernier, le ministre a déposé des amendements à son projet de loi 59, entre autres sur les classifications des entreprises selon leur niveau de risque. « On se trouve encore une fois à mettre plus de mécanismes dans les jobs de gars que dans les jobs de femmes », estime M. Vachon.

De meilleures mesures

Dans la création des emplois, il faudrait s’assurer que les politiques considèrent les secteurs où les femmes sont les plus nombreuses, estime Mme Bédard. « Actuellement, dans les plans prévus par le gouvernement, ce sont des plans de sensibilisation. Ce ne sont pas des mesures concrètes pour vraiment équilibrer la participation des femmes aux emplois qui sont à prédominance masculine », dit-elle.

M. Vachon abonde en ce sens et cite l’investissement de 8 millions par le ministre Boulet en vue de permettre à plus de femmes d’occuper un poste dans des secteurs bien rémunérés. Une annonce qu’il qualifie de « goutte d’eau dans l’océan ». « Des emplois payants, c’est quoi ? Quand on cible dans ça des secteurs comme la construction et les technologies de l’information, il y a pratiquement, depuis des décennies, peu de femmes, là-dedans », nuance-t-il.

Le président de la CSD a aussi des inquiétudes quant aux formations de courte durée qui pourraient être données aux femmes. S’il concède que ces formations permettront à court terme aux femmes de faire leur entrée dans des secteurs à prédominance masculine, il craint néanmoins que les employées en soient réduites à des postes précaires.

Il se demande également quelles mesures seront mises en place pour les femmes qui ne travailleront pas dans ces secteurs. « Toutes les autres femmes qui vont continuer de travailler dans des emplois qui ne sont pas payants, elles ont quoi, elles ? Pour l’instant, on attend. Parce qu’il ne faut pas les oublier. Il y a des dizaines de milliers de femmes qui sont concernées. »