Le FMI met en garde contre la domination des grandes entreprises

La concentration graduelle des différents secteurs de l’économie entre les mains d’un nombre de plus en plus restreint de grandes compagnies coûte cher aux consommateurs, selon le FMI. 
Photo: Cole Burston La Presse canadienne La concentration graduelle des différents secteurs de l’économie entre les mains d’un nombre de plus en plus restreint de grandes compagnies coûte cher aux consommateurs, selon le FMI. 

La pandémie de COVID-19 risque fort d’accélérer la concentration de pouvoirs entre les mains de quelques grandes entreprises, prévient le FMI. Cela se ferait au détriment des conditions de travail de leurs employés, du dynamisme économique, des consommateurs et même de la capacité des pouvoirs publics de nous sortir de la crise.

Le terrible choc infligé par la crise aux petites et moyennes entreprises n’aura pas seulement conduit à des pertes massives d’emplois, a averti lundi le Fonds monétaire international (FMI). Il se traduira aussi par toutes sortes d’autres séquelles économiques dont un « moins perceptible, mais tout aussi grave » accroissement du pouvoir « excessif » exercé par un petit nombre d’entreprises dominantes dans l’économie.

Le phénomène n’est pas nouveau. En cours depuis au moins le début des années 80, elle a permis, par exemple, aux quatre plus grosses compagnies technologiques au monde de s’approprier les deux tiers des ventes totales des 20 premières entreprises du secteur en 2016, explique le FMI sur la base d’une nouvelle étude d’une trentaine de pages sur la question. Dans l’industrie pharmaceutique, cette place occupée par les quatre acteurs dominants est passée de 50 %, en 1995, à 90 %, en 2016.

Cette domination grandissante de quelques grandes entreprises est peut-être le résultat de performances exceptionnelles en matière d’innovation, d’efficience ou de qualité de service dont tout le monde peut profiter, notamment lorsqu’il est question de mettre au point des vaccins contre la COVID-19 en un temps record, admettent les experts du FMI, mais pas seulement. C’est aussi l’avantage que leur donne leur poids démesuré et qui leur permet d’acheter la moindre invention ou compagnie intéressante, ou encore de casser les prix pour mettre les concurrents dérangeants hors d’état de nuire.

Cela ne va pas, à la longue, sans plomber la capacité d’innovation et le dynamisme des économies. « Les grandes entreprises technologiques sont un excellent exemple de ce constat, dit le FMI. Celles qui ont bouleversé le marché il y a vingt ans en en prenant la tête sont devenues des acteurs de plus en plus dominants qui ne subissent pas les mêmes pressions concurrentielles de la part d’entreprises qui pourraient aujourd’hui vouloir prendre leur place. »

Mauvais pour tout le monde

 

De plus en plus d’indices suggèrent également que les travailleurs des secteurs concernés en font aussi les frais. La domination du marché par quelques gros employeurs et leurs clauses de non-concurrence réduisent leur capacité d’aller chercher ailleurs de meilleurs salaires.

La concentration graduelle des différents secteurs de l’économie entre les mains d’un nombre de plus en plus restreint de grandes compagnies coûte cher aussi aux consommateurs. Elle s’est, en effet, accompagnée depuis 1980 d’une augmentation moyenne des marges de profits de 30 % dans le monde et de 40 % dans les pays occidentaux, mais de beaucoup plus dans certaines industries, notamment numérique (+30 % en 20 ans) et pharmaceutique (+40 % en 20 ans).

Plusieurs de ces phénomènes ont été évoqués lundi lorsque Rogers, l’une des trois plus importantes compagnies de télécommunication au Canada, a annoncé son intention de se porter acquéreuse de la quatrième plus grosse, Shaw. Là aussi, il a été question de l’incidence que la transaction risquait d’avoir sur les prix, les marges de profit ou encore la qualité des services dans un marché qui a toutes les allures d’un oligopole.

La crise économique provoquée par la pandémie de COVID-19 semble, malheureusement, devoir accélérer la tendance à la concentration des pouvoirs entre les mains de quelques grandes entreprises, préviennent les experts du FMI. Contrairement aux PME qui ont été frappées de plein fouet, les très grandes entreprises disposent généralement des ressources financières pour traverser ce genre de tempête et sont également plus susceptibles d’être secourues par les gouvernements en cas de besoin.

Au tour des gouvernements

 

Ironiquement, les très grandes entreprises continueront, pour leur part, de réduire l’efficacité des efforts de relance économique de ces mêmes pouvoirs publics, note le FMI. En raison de leurs plus grandes ressources financières et marges de profit, elles se révèlent moins sensibles que les autres aux baisses des taux d’intérêt des banques centrales et aux plans d’aide des gouvernements sont censés apporter.

Il n’est pas nécessaire de réécrire toutes les règles sur la concurrence pour corriger la situation, estime le FMI. Les gouvernements pourraient commencer par mieux surveiller les cas d’abus de position dominante et s’intéresser non seulement aux grosses transactions, mais aussi à ces plus petites entreprises qu’on achète avant qu’elles n’aient pu devenir grandes. Ils pourraient également se forcer à être plus agiles face à l’évolution rapide de l’économie numérique et se rappeler qu’ils consacraient deux fois plus de ressources financières à la protection de la concurrence il y a 40 ans.

« La crise va remodeler nos économies en provoquant de profondes transformations structurelles qui devraient accélérer l’apparition d’une vague de jeunes entreprises à forte croissance, novatrices et créatrices d’emplois de qualité, dit le FMI. Ces entreprises méritent des règles du jeu équitables et des chances égales de réussite. »

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