La transaction Rogers-Shaw fait craindre un déficit de concurrence

Rogers compte sur le réseau de Shaw en Ontario et dans l’Ouest pour étoffer son offre de services sans fil à l’heure du virage de la 5G.
Photo: Jeff McIntosh La Presse canadienne Rogers compte sur le réseau de Shaw en Ontario et dans l’Ouest pour étoffer son offre de services sans fil à l’heure du virage de la 5G.

Le projet d’acquisition de Shaw par Rogers pour 26 milliards forcera rapidement les pouvoirs publics à montrer jusqu’où ils sont prêts à aller dans leur défense de la concurrence dans le marché de la téléphonie sans fil au Canada.

Le projet de transaction annoncé lundi pourrait être une étape importante dans le processus de consolidation du secteur, alors que l’un des trois géants des télécoms au pays — aux côtés de Bell et de Telus — propose de se porter acquéreur du quatrième plus gros joueur du marché. Tous les deux sont nés dans les années 1960 d’abord comme câblodistributeurs. Le fournisseur national Rogers compte sur le réseau de Shaw en Ontario et dans l’ouest du Canada pour étoffer son offre de services sans fil à l’heure du virage de la 5G.

La transaction amicale, qui a déjà la bénédiction des conseils d’administration et des actionnaires de contrôle des deux entreprises, risque fort de faire grincer des dents les élus, qui ont promis de défendre les intérêts des consommateurs en maintenant une saine concurrence dans le marché, a dit en entretien téléphonique au Devoir le professeur et spécialiste en droit et en innovation à l’Université de Montréal Pierre Larouche. « On observe cette tendance à la consolidation dans le domaine partout dans le monde, et ça accroche toujours lorsque le nombre de poids lourds dans le secteur doit passer de quatre à trois. Mais cela a aussi, jusqu’à présent, toujours fini par passer auprès des autorités, aux États-Unis comme en Europe. »

Les principaux intéressés estiment avoir fait leurs devoirs. S’attendant à ce que l’examen de la transaction prenne jusqu’au début de l’année prochaine, le président et chef de la direction de Rogers, Joe Natale, a estimé qu’il était trop tôt pour spéculer sur les objections ou les conditions qui pourraient être liées au projet. « Mais nous avons confiance que cette transaction soit approuvée », a-t-il déclaré lors d’une téléconférence avec les analystes.

Opération charme

 

La transaction prévoit le versement par Rogers de 20 milliards en espèces pour le rachat d’actions de Shaw, à raison de 40,50 $ l’action, soit une prime de 70 %, alors que la famille du fondateur recevrait une partie de son paiement en actions de Rogers. Cette dernière prendrait aussi à sa charge 6 milliards de dettes, en plus de s’engager à créer 3000 emplois dans l’ouest du pays et à conserver une direction régionale à Calgary. La nouvelle compagnie compte ainsi pouvoir réaliser des économies d’un milliard sous forme de « synergies », mais surtout investir 5,5 milliards dans le développement de ses infrastructures, dont un peu moins de la moitié dans la mise en place d’un réseau 5G dans l’Ouest et un autre milliard dans le branchement de communautés éloignées ou autochtones à l’Internet haute vitesse.

Les marchés boursiers ont aimé la nouvelle, les titres de Rogers et de Shaw gagnant respectivement 3,4 % et 42 %. Leur concurrent québécois Cogeco, qui a su se défendre en septembre d’une offre d’achat hostile de 10,3 milliards de la part de Rogers et de l’américaine Altice, a moins aimé. « Cette transaction, telle que structurée aujourd’hui, devrait inquiéter les consommateurs, car elle éliminerait un concurrent régional du paysage canadien des télécommunications », a déclaré au Devoir par courriel sa porte-parole, Nancy Bouffard.

Panne de concurrence

 

Selon l’Association canadienne des télécommunications sans fil, qui représente la plupart des opérateurs, il y avait environ 33,8 millions d’abonnés au Canada en date du 30 septembre 2020. Rogers en avait le plus, soit environ 10,9 millions d’abonnés, contre 10,1 millions pour Bell, 8,9 millions pour Telus, 1,8 million pour la filiale de Shaw, Freedom, et 1,5 million pour Vidéotron.

Le Bureau de la concurrence du Canada disait encore, dans un avis en 2019, que l’absence de concurrence permettait aux trois géants canadiens de la téléphonie mobile au pays de profiter de marges de profit supérieures à celles de leurs homologues des pays développés, sans pour autant investir vraiment davantage dans le développement de leurs réseaux et, surtout, au prix de services plus coûteux, et donc moins accessibles pour les consommateurs.

Élu, comme ses prédécesseurs, après avoir promis de corriger la situation, le gouvernement Trudeau a dit lundi vouloir d’abord laisser l’examen de la transaction entre Rogers et Shaw par les autorités en matière de concurrence suivre son cours de façon indépendante. « À titre de gouvernement, nous avons clairement indiqué à quel point il était important que le secteur canadien des télécommunications soit concurrentiel, fasse preuve d’innovation et offre des services abordables », a cependant fait savoir le ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François-Philippe Champagne, sur les réseaux sociaux.

« Il faut s’attendre à ce qu’on demande à Rogers de lâcher quelque chose. Peut-être les services de téléphonie mobile de Shaw dans certains territoires, expliquait Pierre Larouche, sans savoir que des analystes évoquaient déjà l’idée que Vidéotron puisse en profiter pour gagner du terrain en Ontario. « On risque toutefois de très rapidement toucher ce qui est au cœur de l’intérêt de cette transaction. »

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