Des locataires se battent pour leurs droits à Saint-Laurent

Sherifa Azzouz, en avant-plan, et d’autres locataires du 2839, boul. Côte-Vertu ont témoigné avoir subi de la pression dela part de leur propriétaire pour signer une entente de résiliation de bail.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Sherifa Azzouz, en avant-plan, et d’autres locataires du 2839, boul. Côte-Vertu ont témoigné avoir subi de la pression dela part de leur propriétaire pour signer une entente de résiliation de bail.

Une dizaine de résidents se battent pour ne pas être les prochaines victimes de la flambée des loyers dans l’arrondissement Saint-Laurent. Ils dénoncent les manœuvres, qu’ils jugent abusives, de leur propriétaire pour les pousser à résilier leurs baux. De son côté, le Comité logement Saint-Laurent y voit un exemple d’une tendance inquiétante.

Le 2 mars, Ambreen Hanif a reçu chez elle la visite d’un homme et d’une femme s’identifiant comme les gestionnaires de l’immeuble comportant une soixantaine de logements. Ils lui ont dit qu’elle devait signer une entente de résiliation de bail, qui lui concédait un dédommagement de 2000 $ pour son départ, affirme-t-elle. « Ils m’ont dit que je ne pouvais pas rester dans mon appartement, parce qu’il y aurait des travaux majeurs pendant un an. Ils m’ont dit que tout le monde dans l’immeuble avait signé et que je ne pouvais pas être la seule à rester ici. Je voulais qu’ils me laissent le temps d’y penser, mais ils ont insisté pour que je signe tout de suite », raconte la dame qui habite seule et ne parle pas très bien français. Mme Hanif dit avoir finalement cédé sous la pression.

Le lendemain, quelle ne fut pas sa surprise d’apprendre que plusieurs de ses voisins avaient refusé de signer l’entente. « Je me suis dit : oh, mon dieu, ils m’ont menti ! J’étais paniquée », rapporte-t-elle. Elle affirme que, depuis ce temps, elle pleure souvent et a des difficultés à dormir et à manger.

Huit autres résidents du 2839, boulevard de la Côte-Vertu ont témoigné au Devoir avoir reçu une visite semblable de la part de représentants de l’agence immobilière qui est propriétaire de l’immeuble depuis l’automne dernier, le Groupe Hazout. Or, selon la loi, un locateur ne peut pas évincer des locataires en raison de travaux de rénovation. « Le locataire dont le logement fait l’objet de travaux majeurs peut demeurer dans son logement, réintégrer celui-ci si une évacuation temporaire s’est avérée nécessaire, et reconduire ensuite son bail au moment opportun », précise par courriel le porte-parole du Tribunal administratif du logement (TAL), Denis Miron.

Selon le Comité logement Saint-Laurent, trois résidents se sont laissé convaincre qu’ils devaient quitter leur logement, ne connaissant pas leurs droits. Les autres craignent maintenant que le propriétaire leur pourrisse la vie afin de les inciter à partir. « Un résident a mis des affiches sur les murs pour avertir les autres que le propriétaire n’avait pas le droit de nous mettre dehors. Peu de temps après, il y avait des caméras dans les couloirs devant nos portes », rapporte Sherifa Azzouz, jugeant la manœuvre intimidante. « Cet hiver, on nous a coupé l’eau sans préavis et on a manqué de chauffage pendant des semaines », indique sa sœur Meriem Azzouz, qui habite avec son mari et ses deux enfants.

« Depuis le 19 février, on vit dans un bruit infernal, parce qu’ils refont le logement en haut et à côté du nôtre. Mais s’ils voulaient rénover notre logement, ils pourraient nous déplacer temporairement dans un autre logement libre de l’immeuble et on pourrait revenir après », estime Johanne Jetté, qui occupe son appartement depuis 14 ans.

Des loyers qui explosent

Les résidents du 2839, boul. de la Côte-Vertu veulent rester dans leur quartier, puisque leurs proches, leurs amis et leurs habitudes s’y trouvent depuis des années. Or, les possibilités de logements abordables y sont très limitées. Dans leur propre immeuble, un trois et demie qui vient d’être rénové est affiché pour location à 1250 $ par mois. Or, le loyer de Sherifa Azzouz, aussi un trois et demie, est de 745 $, chauffage et stationnement inclus. À quelques pas de là, un quatre et demie est proposé sur le site Internet Centris à 1380 $.

Selon le dernier rapport de la Société canadienne d’hypothèques et de logement, le loyer moyen pour un logement d’une chambre a augmenté de 4,1 % dans Saint-Laurent entre octobre 2019 et octobre 2020, pour atteindre 783 $. Ces chiffres ne reflètent toutefois pas ceux qu’on peut trouver de disponibles sur le marché en ce moment, puisqu’ils incluent les loyers des locataires de longue date, qui sont beaucoup plus bas. Selon un exercice effectué par le Regroupement des comités logements et associations de locataires du Québec en juin 2020 à partir de la compilation de données du site de petites annonces Kijiji, le loyer moyen pour un trois et demie disponible à Saint-Laurent était plutôt de 1056 $.

Une tendance qui inquiète

Maria Vasquez, directrice du Comité logement Saint-Laurent, est alarmée. La problématique au 2839, boul. de la Côte-Vertu s’inscrit dans une tendance des nouveaux propriétaires à mettre les locataires dehors pour rénover et hausser les loyers, constate-t-elle. Elle signale un cas similaire survenu dans un autre immeuble le mois dernier. « Les gens se sont fait expulser et ils se retrouvent maintenant itinérants. Ils sont obligés d’aller vivre chez de la famille ou des amis », déplore-t-elle.

De son côté, le responsable de l’habitation au comité exécutif de la Ville de Montréal, Robert Beaudry, constate que ce genre de situation est « malheureusement trop souvent une réalité » dans divers quartiers de Montréal. « C’est très inquiétant. On vit une crise de l’abordabilité. […] Il faut développer plus de logements abordables », a-t-il dit, interpellant le gouvernement provincial à ce sujet.

Mme Vasquez aide présentement Mme Hanif à contester le document qu’elle a signé devant le Tribunal administratif du logement. Elle soutient d’autres résidents, qui ont l’intention de mettre en demeure le Groupe Hazout pour qu’il cesse son intimidation alléguée. De son côté, l’agence immobilière, qui possède plusieurs autres bâtiments résidentiels à Montréal, nie catégoriquement ces allégations. « Il n’y a jamais eu de la pression pour signer — les gens sont toujours libres d’y réfléchir. D’autres personnes, suite à notre proposition, ont accepté un déménagement vers une autre unité plus moderne du même immeuble, pour un loyer mensuel presque identique. Il n’y a aucune tactique d’évacuation des locataires », a répondu le groupe par courriel.

Par ailleurs, le maire de l’arrondissement, Alan De Sousa, dit avoir confié à un employé de la Ville la tâche d’évaluer la situation et identifier le problème. « Je veux comprendre quelles sont leurs tactiques et si c’est légal ou non. Si ce n’est pas légal, quels sont les outils à notre disposition et quels sont les partenaires qu’on peut interpeller ? » se questionne-t-il.

À voir en vidéo