Molson prépare une annonce

Croyait-il boire la dernière? Un promeneur se désaltère en passant devant l’usine montréalaise de Molson. Molson et Coors ont confirmé en début de semaine que des pourparlers sont en cours en vue d’une «fusion d’égaux» des deux entreprises
Photo: Jacques Nadeau Croyait-il boire la dernière? Un promeneur se désaltère en passant devant l’usine montréalaise de Molson. Molson et Coors ont confirmé en début de semaine que des pourparlers sont en cours en vue d’une «fusion d’égaux» des deux entreprises

Pendant qu'analystes et amateurs de Dry digéraient encore l'annonce des pourparlers de fusion entre Molson et l'américain Adolph Coors, le conseil d'administration devait apparemment se réunir hier afin de se prononcer sur un contrat de mariage qui pourrait être dévoilé dès ce matin.

S'il faut en croire les informations parues hier dans le Wall Street Journal, les détails à régler étaient nombreux avant un éventuel passage à l'autel, mais les deux brasseurs espéraient en faire l'annonce aujourd'hui, au même moment où Coors doit dévoiler ses résultats trimestriels et s'adresser à la communauté financière.

Il n'est pas impossible que tout soit retardé, ajoutait toutefois le quotidien new-yorkais en citant des sources au fait des négociations. Chez Molson, on a affirmé hier que la haute direction ne serait pas disponible de la journée pour commenter ces informations.

Le journal précise également que le conseil de Coors, présidé par Peter H. Coors, aspirant candidat républicain au Sénat américain, était apparemment en faveur de la transaction, qui prendrait la forme d'une «fusion d'égaux».

Qui contrôlera?

C'est en début de semaine que les deux brasseurs d'héritage familial ont confirmé les rumeurs. Les entreprises semblent en être venues à la conclusion qu'elles n'ont d'autre choix que de s'unir si elles veulent se défendre contre la présence envahissante des nouveaux géants de la bière, comme Anheuser-Busch (Budweiser), SABMiller et Interbrew.

Le vent de consolidation qui souffle sur l'industrie brassicole a effectivement rendu la vie de plus en plus difficile aux joueurs de taille moyenne. En unissant leur destinée respective, Molson et Coors se hisseraient au 6e rang mondial avec une production annuelle de 60 millions d'hectolitres et un chiffre d'affaires de six milliards de dollars américains.

Or certains analystes se demandaient hier comment deux familles ayant exercé un contrôle aussi serré sur leur entreprise respective feront pour gouverner cette nouvelle entité.

Eric Molson, président du conseil depuis 1988, détient à lui seul 45 % des droits de vote. Son cousin, Ian Molson, qui a quitté ses fonctions de vice-président en raison d'un différend de succession avec Eric, en a un peu plus de 10 %. Chez Coors, c'est carrément 100 % des actions à droit de vote que détient la famille.

«Le ratio d'échange entre les actions de Molson et Coors constituera un obstacle majeur dans les négociations. La question qui se pose, c'est si une des deux familles cédera le contrôle à l'autre ou si la nouvelle entité sera obligée d'obtenir l'appui unanime des deux pour prendre des décisions importantes», a écrit hier l'analyste Keith Howlett, de Valeurs Mobilières Desjardins, dans une note de recherche.

La firme de courtage estime que, en raison des profits supérieurs que génère Molson, l'ensemble des actionnaires du brasseur montréalais devraient avoir droit à 55 % de la nouvelle entreprise, contre 45 % pour ceux de Coors.

Lors de l'annonce des discussions, Molson et Coors avaient indiqué que l'actuel chef de la direction de Coors, Leo Kiely, se retrouverait au volant de l'entreprise. Eric Molson garderait son poste dans cette nouvelle entité et l'actuel président et chef de la direction de Molson, Dan O'Neill, en serait vice-président du conseil.

Doutes sur les avantages

Résultat d'un partenariat entamé en 1998, Molson distribue déjà les bières de Coors au Canada et Coors assure la réciprocité en sol américain. Nombre d'analystes remettent donc en question la pertinence même de la fusion, estimant les avantages plutôt faibles.

M. Howlett estime cependant que les économies issues d'une fusion atteindraient de 25 à 30 millions, dont 12 à 15 millions provenant du licenciement de 200 à 300 employés sur un total de 8700 en Amérique du Nord.

Coors aurait toutefois l'occasion de prendre pied au Brésil, où l'appétit du marché pour les bières légères pourrait bénéficier à sa Coors Light. Quant à Molson, il se rapproche de la marque Carling, en Grande-Bretagne, à laquelle le brasseur se serait intéressé lors de sa vente à Coors en 2001.

Dans leur marché respectif, toutefois, les casse-tête demeurent. D'une part, Molson perd des parts de marché au Canada et essaie désespérément de rentabiliser sa filiale brésilienne, Cervejarias Kaiser, acquise pour 1,2 milliard en 2002.

Coors doit quant à elle composer avec la présence écrasante d'Anheuser-Busch aux États-Unis. De plus, elle subit l'offensive de marketing de ses concurrents sur le front des bières faibles en glucides, qui frappe de plein fouet sa Coors Light, source de 50 % de ses revenus.

L'annonce des pourparlers de fusion a également incité certains analystes à se demander si cela ne stimulerait pas l'intérêt des autres grands brasseurs du monde.

Questionné par les médias, le groupe néerlandais Heineken, qui détient 20 % de la filiale brésilienne de Molson, s'est refusé à tout commentaire hier concernant les rumeurs d'une éventuelle offre d'achat pour Molson.

Faisant preuve d'un certain enthousiasme, les investisseurs avaient d'abord réagi en faisant grimper la valeur de l'action des deux entreprises lundi et mardi. Hier, toutefois, certains actionnaires en ont profité pour vendre leurs titres afin de réaliser un profit.

Résultat: Molson a laissé filer près de 1 %, à 34,70 $ à la Bourse de Toronto, alors que Coors a reculé de 2,3 %, à 74,73 $ à New York. Dans les deux cas, le volume de transaction a été environ trois fois celui de la moyenne quotidienne des trois derniers mois.