Commerce en ligne: la domination Shopify

Les revenus de Shopify ont grimpé de 86% en 2020, pour atteindre 2929,5 millions de dollars américains. Sur la photo, le président-directeur général de l’entreprise, Tobi Lütke.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne Les revenus de Shopify ont grimpé de 86% en 2020, pour atteindre 2929,5 millions de dollars américains. Sur la photo, le président-directeur général de l’entreprise, Tobi Lütke.

C’est l’entreprise canadienne qui vaut le plus cher, sa valorisation boursière ayant dépassé celle de la Banque Royale du Canada en mai dernier. La compagnie d’Ottawa a passé une année 2020 exceptionnelle, dévoilant des profits records cette semaine. La Caisse de dépôt et placement du Québec a récemment acquis 155 567 actions du fleuron canadien fondé en 2006, pour une valeur de 175 millions américains. Pourtant, les consommateurs ont très peu affaire directement à elle. Qu’est-ce qui fait la pertinence et le succès de Shopify ? Portrait.

« L’entrepreneuriat se porte mieux et plus d’entreprises survivent à la pandémie grâce à notre travail », a affirmé le président de Shopify, Harley Finkelstein, lors de la présentation des états financiers de l’année mercredi. Et il est difficile de ne pas lui donner raison. Alors que la pandémie a forcé de nombreux petits commerçants à prendre le virage numérique dans l’urgence, Shopify leur a offert une solution rapide et facile. Ses services permettent de construire un site transactionnel personnalisé, où afficher leurs produits et gérer leur inventaire.

« Pour 29 $ par mois [le forfait de base], tu peux créer ta boutique et commencer à vendre. Ce n’est pas cher pour tester une idée », indique Maude Lavoie, de Nitro Média, qui accompagne les entreprises dans la création de leur site en tant qu’experte Shopify. Les consommateurs, eux, voient avant tout le site transactionnel du détaillant. Le logo de Shopify se trouve généralement caché tout en bas de la page Web.

 
65 000
C’est le nombre de commerces qui utilisaient la plateforme Shopify au Canada en 2020. Dans le monde, on en comptait plus de 1 million dans 175 pays.

Selon Mme Lavoie, la plupart des entrepreneurs font fonctionner leur site eux-mêmes, mais font appel à elle pour ajouter diverses fonctionnalités, dont le choix est vaste et qui représentent des coûts supplémentaires. « Je suis contente de pouvoir personnaliser mon site moi-même », témoigne Geneviève Arsenault, fondatrice de la compagnie de produits zéro déchet Maman couture, aussi cliente de Mme Lavoie. « Quand j’ai voulu permettre aux clients de personnaliser leurs sacs à collation en inscrivant le nom de leur enfant, j’ai dû avoir recours aux services de Maude pour qu’elle ajoute cette partie », explique-t-elle.

Le nombre de commerces qui, comme Maman couture, utilisent la plateforme Shopify a explosé en 2020, pour atteindre 65 000 commerces au Canada et plus d’un million en tout dans 175 pays différents. Beaucoup sont des PME, mais Shopify attire aussi de grandes entreprises comme Heineken et Bureau en gros, avec sa branche Shopify Plus. Résultat : ses revenus ont grimpé de 86 % en 2020, pour atteindre 2929,5 millions de dollars américains.

Une concurrence pour Amazon

Plusieurs observateurs notent que Shopify semble titiller Amazon, en offrant aux entreprises une option de rechange très populaire pour vendre leurs produits. D’ailleurs, Shopify investit dans des entrepôts et dans la logistique de livraison pour les commerçants qui le souhaitent, et a lancé cette année une application nommée Shop, permettant aux consommateurs de faire des achats auprès des détaillants participants et de suivre l’évolution de leur colis. « Ça fait partie de leur stratégie pour concurrencer Amazon », considère Charles Desjardins, président-directeur général d’Absolunet, une firme de services professionnels en commerce électronique.

En octobre 2019, le président-directeur général de Shopify, Tobi Lütke, un Canadien d’origine allemande, avait fait une métaphore évoquant Star Wars. « Amazon essaie de bâtir un empire et nous essayons d’armer les rebelles », avait dit l’amateur de jeux vidéo, qui se décrit sur Twitter comme « p.-d.g. de jour, père de soir et hacker la nuit ».

 
220 milliards de dollars
C’est environ la valorisation boursière actuelle de Shopify. La Banque Royale du Canada suit à 155 milliards.

M. Desjardins trouve que l’image est assez juste, dans le contexte où il y a, de la part des entreprises, « beaucoup de hargne envers Amazon ». Contrairement au géant de Seattle, le gros avantage de Shopify est que ces dernières gardent le contrôle de leurs transactions et des données sur les clients. « Si tu possèdes de l’information sur tes clients, tu peux mettre en place des tactiques de marketing, de loyauté, de référence. Si tu n’as pas accès à ça, si tu ne sais même pas où ils sont situés, tu essaies d’opérer une business en étant aveugle », estime M. Desjardins.

Et comment se dessine 2021 pour Shopify ? Sans doute moins extravagante en matière de croissance, de l’aveu même de dirigeants de l’entreprise. Le nombre de commerces qui se convertiront à la vente en ligne risque de moins monter en flèche. Selon le titulaire de la Chaire de commerce électronique RBC Groupe financier, Sylvain Sénécal, l’instabilité économique pourrait aussi entraîner une baisse du revenu discrétionnaire des citoyens et conduire à une baisse de la consommation.

Cimon Plante, gestionnaire de portefeuille à la Financière Banque Nationale, estime que l’action de Shopify est surévaluée. Il n’est pas convaincu qu’elle gardera sa position au sommet des valorisations boursières, aujourd’hui à près de 220 milliards de dollars canadiens, alors que la Banque Royale du Canada suit à 155 milliards.

Shopify compte plusieurs projets de recherche et développement dans sa manche et compte embaucher 2021 nouveaux ingénieurs pour doubler son équipe en 2021. Le télétravail, lui, restera pour longtemps puisque l’entreprise avait annoncé au printemps que ses employés œuvreront de la maison de façon permanente.

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