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Vouloir éponger rapidement la dette avec des mesures d’austérité, un piège à éviter

Laurence Boone est économiste en chef à l’Organisation de coopération et de développement économiques.
Photo: Eric Piermont Agence France-Presse Laurence Boone est économiste en chef à l’Organisation de coopération et de développement économiques.

Alors que la vaccination insuffle l’espoir d’une sortie de crise plus ou moins rapprochée, donner « un coup d’arrêt trop rapide au soutien budgétaire » serait toutefois une erreur, estime Laurence Boone, économiste en chef à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), en entrevue avec Le Devoir.

Partout dans le monde, la dette des États a explosé — alors qu’elle était parfois déjà très élevée dans certains pays. Malgré cela, tenter d’éponger rapidement cette dette par des mesures d’austérité n’est pas la voie à suivre, croit Mme Boone. Il ne faudrait pas répéter la même approche qui avait été privilégiée au sortir de la crise financière de 2008, au risque de voir les taux de faillites et le chômage s’envoler, ajoute-t-elle.

De Paris où elle travaille, Mme Boone est formelle : donner « un coup d’arrêt trop rapide au soutien budgétaire, cela empêcherait une reprise économique forte de la croissance, qui est un des éléments clés, avec la reprise de l’emploi, pour arriver à croître suffisamment vite et ensuite aider à faire diminuer la dette et le poids sur les finances publiques ».

« En 2009, en Amérique comme en Europe, les gouvernements avaient offert un soutien exceptionnel à l’activité économique. Or, dès 2010, on avait déjà commencé à resserrer les déficits budgétaires et de la même façon à retirer le soutien, des deux côtés de l’Atlantique. Ça a vraiment freiné la reprise de façon très importante », explique Mme Boone.

Il faudra toutefois avoir une réflexion sur l’endettement de façon générale, croit l’économiste. « Pour beaucoup de pays, le problème des finances publiques ne date pas de la crise actuelle. [Il existait] bien avant », ajoute-t-elle. Il faudra « prendre suffisamment de recul pour gérer ça » plutôt que de vouloir simplement régler la situation à court terme.

Réduire les inégalités Si la politique monétaire a largement contribué au soutien de l’économie grâce à des taux historiquement bas durant les derniers mois, les gouvernements devront prendre le relais avec des politiques budgétaires adéquates, croit Laurence Boone.

Car cette crise, en plus d’être « dure pour tout le monde », est « particulièrement injuste », ajoute Mme Boone, d’un point de vue sanitaire comme économique. « Les secteurs les plus touchés sont ceux qui ont la plus grande concentration de personnes moins qualifiées, de personnes plus jeunes et de personnes ayant des contrats plus précaires », ajoute-t-elle.

« La crise n’affecte pas tout le monde de la même façon. Or, la politique monétaire ne peut pas aider sur cet aspect des effets de la distribution des revenus. En revanche, la politique budgétaire est capable de venir en aide à des groupes spécifiques », explique l’économiste.

Il faudra aussi diriger les investissements vers des secteurs névralgiques pour la relance, estime l’économiste.

« [La crise] nous a montré qu’on avait besoin du numérique. Prenez l’exemple du travail à distance. Vous avez besoin d’une bonne connexion. Ça va quand on est dans une grande ville, mais tout le monde n’a pas accès à une bonne connexion Internet, en région par exemple. »

La crise n’affecte pas tout le monde de la même façon. Or, la politique monétaire ne peut pas aider sur cet aspect des effets de la distribution des revenus. En revanche, la politique budgétaire est capable de venir en aide à des groupes spécifiques.

 

Le numérique est aussi important sur le plan de l’éducation, affirme Mme Boone. Certains enfants vivent dans un environnement qui a une bonneconnexion Internet, mais d’autresn’ont pas cette chance. Il y a alors « un écart et des inégalités qui se creusent ». À long terme, « ça les pénalise non seulement pour leur éducation, mais aussi pour leur entrée sur le marché du travail », poursuit celle qui estime que l’éducation est la première clé pour parvenir à réduire les inégalités.

Retour à la normale ou virage vert ?

La transition énergétique sera un autre grand chantier de la relance. « C’est important. Ce sont des investissements utiles », croit l’économiste en chef de l’OCDE, ajoutant qu’il faudra aussi investir dans la formation pour les emplois de demain liés à ce secteur.

Mais lorsque la page de la pandémie sera tournée, que restera-t-il des appels à conjuguer reprise économique et virage vert ? Il faudra « être particulièrement vigilants » et tirer les leçons du passé, estime Mme Boone.

« Ce qu’on a vu dans la crise [financière de 2008], c’est que, dans un effort pour faire repartir les choses le plus vite possible — ce qui est très compréhensible puisqu’on veut remettre les gens en emploi le plus rapidement —, on n’avait pas prioriser les énergies vertes. On était reparti un peu comme avant », explique celle qui croit que les choses pourraient être différentes cette fois-ci.

L’économiste est optimiste. Contrairement à ce qui s’est passé lors des crises précédentes, « il y a plus d’attention qui est portée au fait que la reprise doit se faire en faveur d’une transition énergétique », souligne-t-elle, ajoutant qu’il « faut vraiment saisir cette occasion pour infléchir les choses dans un autre sens ».

Et l’OCDE aura un rôle à jouer dans cette relance, affirme son économiste en chef, qui estime que la crise actuelle a permis de prendre conscience de la pertinence d’institutions internationales comme celle pour laquelle elle travaille. Dès les mois de février etmars, l’Organisation a commencéà « partager les enseignements des crises précédentes et les politiques économiques qui avaient marché », ce qui s’est avéré « très utile », assure-t-elle.

L’OCDE — qui regroupe 37 pays membres et qui fête ses 60 ans cette année — aura un nouveau secrétaire général en juin prochain, pour succéder au Mexicain Ángel Gurría. L’ancien ministre des Finances du Canada Bill Morneau est sur les rangs, au même titre que six autres candidats.

Avec Éric Desrosiers

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