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Les coulisses du rachat avorté de Carrefour par Couche-Tard

Une femme entre dans un supermarché Carrefour, en France, le 13 janvier dernier.
Photo: Loic Venance Agence France-Presse Une femme entre dans un supermarché Carrefour, en France, le 13 janvier dernier.

Vendredi dernier, Alain Bouchard s’est posé à Paris pour une visite éclair. Après que le président du groupe Couche-Tard eut attendu 45 minutes dans l’antichambre du ministère de l’Économie, à Bercy, il n’aura fallu qu’une vingtaine de minutes au ministre Bruno Le Maire pour lui donner l’heure juste. « C’est un non courtois, mais clair et définitif ! » a déclaré le ministre en invoquant « la souveraineté alimentaire » de la France. En reprenant l’avion, le grand patron du géant québécois de la distribution savait au moins à quoi s’attendre. Selon Le Figaro, le ministre lui aurait clairement signifié que, « pour des raisons politiques, il était impossible de vendre Carrefour à quinze mois de l’élection présidentielle ».

Pourtant, chaque année, vers la mi-janvier, le président Emmanuel Macron ne profite-t-il pas du forum de Davos pour inviter la crème de la finance internationale à investir en France ? L’an dernier, à l’occasion de ce sommet annuel appelé « Choose France », 200 grands patrons français et étrangers se sont bousculés à Versailles pour participer à plus de 400 rencontres bilatérales. Ancien banquier de la Banque Rothschild, Emmanuel Macron n’a jamais caché ses convictions libérales. En 2019, juste avant l’épidémie de COVID-19, la France était d’ailleurs le pays européen qui avait accueilli le plus d’investissements étrangers.

Ce veto du gouvernement est « essentiellement une opération politicienne », expliquait sur Sud Radio le journaliste économique Yves de Kerdrel. Selon lui, l’argument de la « souveraineté alimentaire » n’est que de la poudre aux yeux. « Ce n’est pas parce que l’acheteur est canadien qu’il y aurait plus de viande de caribou et de sirop d’érable dans les étals de Carrefour », a-t-il dit avec ironie.

En effet, en matière de « souveraineté alimentaire », la France ne semble guère menacée. Avec ses 1300 supermarchés et 3800 magasins de proximité, Carrefour ne représente pas plus de 20 % de la grande distribution alimentaire en France. Un marché très concurrentiel que se disputent sept ou huit groupes, dont aucun n’est en situation de monopole.

Virage souverainiste

C’était toutefois compter sans le « virage souverainiste » qu’a récemment opéré Emmanuel Macron. Depuis deux ans, les manifestations violentes des gilets jaunes, souvent issus de régions en déclin, ainsi que la crise de la COVID-19 ont mis en évidence les lourdes pertes subies depuis plusieurs années par le tissu industriel français. Si l’industrie pèse pour 21 % du PIB allemand et 20 % de celui de l’Italie, elle ne représente plus que 13 % du PIB français. Arcelor, Alcatel, Lafarge, Les Chantiers de l’Atlantique, Lieder Price, Alstom… ce ne sont là que quelques-uns des grands groupes dont la propriété est partie à l’étranger depuis plus de 20 ans.

La vente en 2014 à General Electric de la branche Énergie du groupe Alstom, un joyau industriel fabriquant les turbines des centrales nucléaires, a été particulièrement douloureuse. Au point où, six ans plus tard, elle continue de défrayer la chronique. Dénoncée par le ministre de l’Économie de l’époque, Arnaud Montebourg, elle fut autorisée par son successeur dès son entrée en fonction. Or, celui-ci n’était autre que l’ancien conseiller économique de l’Élysée Emmanuel Macron.

Une enquête est d’ailleurs en cours sur cette transaction aux conséquences catastrophiques pour la France. General Electric, qui avait promis un millier de nouveaux emplois, n’a cessé de multiplier les mises à pied. Dans un livre récent, Arnaud Montebourg qualifie ce rachat d’humiliant et y voit le symbole de « la faiblesse de la nation ». Ce boulet pèse à ce point sur le bilan d’Emmanuel Macron qu’un scénario de reprise par des intérêts français serait à l’étude à Bercy, selon le Nouvel Observateur.

L’affaire Alstom fut à l’origine du « décret Alstom », qui étendit aux secteurs de l’énergie, des transports, de l’eau, de la santé et des télécommunications le droit de regard dont dispose le gouvernement depuis 2005 sur les investissements étrangers. Une législation protectionniste d’ailleurs en partie suscitée par le rachat en 2003 des alumineries Pechiney par l’entreprise canadienne Alcan.

À l’époque, Alcan avait acheté de grands placards dans la presse française pour vanter sa qualité d’entreprise « québécoise ». Résultat, quelques années plus tard, c’est l’anglo-australienne Rio Tinto qui achetait Alcan et démantelait Pechiney. En 2019, le ministre Bruno Le Maire a élargi les champs des entreprises couvertes par ce décret au domaine de l’agriculture et de l’alimentation.

À la prochaine ?

Dans la presse économique française, on déplore que le veto du gouvernement ait fait perdre, non seulement un investissement de 3 milliards d’euros dans Carrefour, mais aussi 300 millions et 500 millions d’euros aux deux principaux actionnaires de l’entreprise. Le patron de LVMH, Bernard Arnault, et la famille Moulin, propriétaire des Galeries Lafayette, étaient en effet pressés de récupérer leurs billes.

Mais, à 15 mois des élections, il n’était pas question de laisser aller le numéro un de la distribution alimentaire en France et premier employeur privé. Malgré le veto du ministre, Carrefour et Couche-Tard ont décidé de poursuivre leurs échanges en mettant l’accent sur le « partage de bonnes pratiques ». Cette tentative d’achat a beau avoir été tuée dans l’œuf, elle ne laisse pas que des traces négatives. Selon les spécialistes du milieu, elle aurait mis en évidence le bilan positif de Carrefour à la suite de l’importante restructuration lancée par le président Alexandre Bompard. Celui-ci pourrait à son tour se lancer dans de nouvelles acquisitions.

Selon le quotidien Libération, l’entretien qu’a eu Alain Bouchard avec Bruno Le Maire se serait même terminé sur une note optimiste. Le ministre de l’Économie aurait en effet dit à l’homme d’affaires qu’il pourrait représenter son offre dans 15 mois, après les élections présidentielles.