Toutes les innovations technologiques ne se valent pas

Les nouvelles technologies déplacent surtout des travailleurs de la classe moyenne d’emplois relativement répétitifs, mais plutôt bien payés, vers des emplois plus bas dans l’échelle sociale.
Photo: Remy Gabalda Agence France-Presse Les nouvelles technologies déplacent surtout des travailleurs de la classe moyenne d’emplois relativement répétitifs, mais plutôt bien payés, vers des emplois plus bas dans l’échelle sociale.

Il est de bon ton d’annoncer le début d’une nouvelle ère d’innovations technologiques. Les gouvernements devront toutefois s’en mêler s’ils veulent que cela conduise aux retombées économiques et sociales espérées, disent des experts.

C’est désormais devenu un lieu commun d’affirmer que la pandémie de COVID-19 aura catapulté dans l’avenir le télétravail. Elle aura aussi forcé des milliers de petits et grands commerces à se convertir au commerce électronique au pas de course tout en mettant spectaculairement en évidence des avantages de l’automatisation et de la robotisation. Et puis, que dire de ces vaccins contre le terrible virus mis au point en un temps record grâce à une toute nouvelle approche ? Plusieurs espèrent aussi que le choc collectif infligé par la pandémie et la nécessité des vastes plans de relance économique élaborés par les gouvernements offriront l’occasion rêvée d’accélérer le développement de solutions de rechange et l’investissement dans l’urgent virage vert.

Le Québec pourrait être bien placé pour profiter de cette nouvelle ère, soulignait mercredi la nouvelle édition du Québec économique pilotée par le Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO) et consacrée, cette année, aux perspectives et défis de la transformation numérique. Rédigé par plus d’une quarantaine d’experts et disponible gratuitement, le volumineux ouvrage de presque 500 pages explore notamment les forces et faiblesses du Québec dans des domaines d’avenir comme l’intelligence artificielle, mais explore aussi les nombreux défis qu’il lui reste à relever pour en « démocratiser » l’accès.

Cette question des innovations technologiques passionne les économistes depuis toujours. Au cœur de leurs modèles théoriques, c’est beaucoup par elles que sont censées venir les grandes transformations de mode de vie et de production porteuses de gains de productivité, de croissance économique et d’amélioration des conditions de vie. Mais voilà, si la recette a généralement bien fonctionné lors de l’invention de la machine à vapeur et de la domestication de l’électricité, ou même plus récemment lors de la création des ordinateurs et d’Internet, cela ne semble plus fonctionner depuis environ une trentaine d’années. Non seulement les dernières innovations technologiques semblent avoir largement perdu leur effet sur la productivité, mais les modestes gains à ce chapitre ne profitent pas vraiment à la création d’emplois ni à l’amélioration du niveau de vie des travailleurs.

Gouvernements demandés

La faute en revient aux gouvernements, qui ont oublié le rôle fondamental qu’ils ont historiquement joué dans toutes les innovations technologiques réellement importantes, martelait encore cet automnel’économiste Marianna Mazzucato lors de la conférence internationale sur la fiscalité TaxCOOP2020. Ce rôle consiste notamment à financer des recherches dans des domaines que même les plus grandes entreprises jugent au départ trop obscurs ou trop risqués pour s’y aventurer.

Mais il y a plus, a expliqué au mois de décembre le célèbre économiste du MIT Daron Acemoglu, lors d’un événement organisé par le Fonds monétaire international et dont il était le conférencier d’honneur. Toutes les innovations technologies n’ont pas la même valeur, aussi bien au chapitre des gains de productivité qu’au chapitre des retombées positives pour le plus grand nombre.

Le problème avec les nouvelles technologies en vogue ces temps-ci, ou encore avec l’utilisation qu’on en fait, dit-il, est qu’elles visent davantage à simplement remplacer les travailleurs par des machines plutôt qu’à augmenter réellement leur productivité ou à leur permettre d’accéder à de nouveaux emplois plus payants. Pour le moment, elles déplacent surtout des travailleurs de la classe moyenne d’emplois relativement répétitifs, mais plutôt bien payés, vers des emplois plus bas dans l’échelle sociale, quand elles ne les laissent pas carrément sans emploi. Or, l’intelligence artificielle pourrait aussi, par exemple, permettre aux enseignants d’avoir une approche mieux ciblée auprès de leurs élèves, aux infirmières d’apporter des soins plus efficaces aux patients, ou aux employés d’usine de travailler en symbiose avec les robots.

Mais la maximisation du bien-être collectif ne fait pas partie des préoccupations des entreprises qui développent et commercialisent les nouvelles technologies, note l’expert. C’est aux gouvernements de décider de leurs grandes orientations et d’en infléchir ensuite le cours par leurs politiques industrielles et fiscales.

 

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