Perspectives - Le moindre mal

On aurait cru, avec le conflit sur le bois d'oeuvre, le Farm Bill ou encore le ton emprunté ces temps-ci par Washington en matière de commerce international, que n'importe qui serait mieux que George W. Bush à la tête des États-Unis. Puis on regarde le couple démocrate Kerry-Edwards et on se demande, pendant un instant, si l'autre ne serait pas un moindre mal, après tout.

Les preuves à charge pourraient difficilement être plus lourdes. Même si on se limite aux seules questions commerciales et qu'on fait l'impasse sur la vision sociale rétrograde, la guerre en Irak ou encore le traité de Kyoto, on se dit que le Canada et le monde tout entier sont bien mal lotis avec l'actuel président américain.

Du point de vue strictement canadien, il y a déjà amplement de quoi se plaindre. À commencer par le conflit sur le bois d'oeuvre, qui dure bientôt depuis trois ans et dans lequel notre voisin ne semble jamais à court de mauvaise foi totale dans les discussions, de cynisme à l'égard des tribunaux internationaux et de complaisance à l'égard de ses quarterons les plus protectionnistes. Il y a aussi le boeuf canadien, auquel on continue de faire des misères plus de 14 mois après la découverte d'une malheureuse vache folle en Alberta. Et que dire de la Commission canadienne du blé, que l'on accuse pour la énième fois de subventions déguisées.

Le bilan se révèle toutefois encore bien plus mauvais en ce qui a trait aux relations des États-Unis avec le reste du monde. Entre autres faits d'armes peu glorieux, on se souvient de leur guerre déclenchée unilatéralement dans l'acier et de leur longue et gênante opposition à la vente de médicaments génériques moins chers aux pays pauvres aux prises avec des pandémies de sida, de tuberculose ou de malaria. Il y a bien sûr les subventions du Farm Bill aux agriculteurs américains qui menacent d'anéantir des économies entières dans les pays du Sud en plus de risquer de faire échouer les négociations du Cycle pour le développement de Doha à l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Et on ne parle pas de la multiplication des négociations bilatérales, où le géant américain ne se gêne pas pour jouer de tout son poids en sa faveur.

Pas étonnant, dans un pareil contexte, que tant de gens rêvent de voir George Bush remplacé par son opposant, John Kerry. Pas étonnant non plus qu'ils esquissent un sourire chaque fois que le démocrate marque des points aux dépens du républicain.

Seulement, bien des sourires ont tourné à la grimace ces derniers temps.

Alerte aux démocrates

Ce fut le cas, il y a deux mois, lorsque le camp démocrate a fait ses choux gras du véhicule de campagne du président fabriqué par la compagnie Prévost Car, de Pointe-Claire, plutôt que par une entreprise pure bannière étoilée, même si pareille chose n'existe plus dans le domaine. «Mais bon, s'est dit l'observateur indulgent, quelle campagne électorale n'a pas ses petits coups bas?»

Le problème est que le candidat démocrate, John Kerry, a aussi promis, s'il est élu président, d'imposer de lourdes sanctions financières contre les entreprises de services américaines qui auraient recours à la sous-traitance étrangère, une pratique particulièrement favorable à certains pays en voie de développement comme l'Inde, mais aussi au Canada.

Le problème, c'est que le sénateur du Massachusetts a aussi promis de réexaminer, au lendemain de son élection, l'ensemble des traités commerciaux signés par son pays au cours des dernières années, y compris l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Il s'est également engagé à rétablir une liste noire des mesures commerciales étrangères que son pays voudrait voir abolies et a averti qu'il n'hésitera pas à employer contre elles le puissant arsenal de guerre commerciale dont dispose son pays. Pour ne rien arranger, l'élection de Kerry dépendra fortement d'États du Midwest comme l'Ohio et le Michigan, dont les industries déclinantes pressent Washington à plus de protectionnisme.

Le choix de John Edwards comme colistier, la semaine dernière, n'a rien fait pour améliorer les choses. Déjà considéré comme le Mal incarné par les industriels américains, qui ont longtemps goûté à sa redoutable efficacité comme avocat spécialisé dans les spectaculaires poursuites en dommages et intérêts contre eux, le sénateur de la Caroline du Nord est venu renforcer la note protectionniste du ticket démocrate. Le populaire et populiste candidat à la vice-présidence ne s'est-il pas déclaré personnellement opposé à l'ALENA durant les primaires démocrates? Ses attaques contre la sous-traitance étrangère n'ont-elles pas été les plus virulentes de toutes durant cette course? Son État n'est-il pas une autre de ces régions frappées de plein fouet par la concurrence étrangère et donc réfractaire au commerce international?

La plupart des experts se font cependant rassurants. Les campagnes électorales appartiennent à un monde en dehors du monde, rappellent-ils, aux États-Unis comme ailleurs. En 2000, George W. Bush s'était d'ailleurs fait le champion du libre-échange avant d'accéder à la Maison-Blanche. Son prédécesseur, Bill Clinton appartenait quant à lui au camp protectionniste avant d'être élu. Il ne devait pas moins signer l'ALENA quelques mois plus tard.

Et puis, certains enjeux invitent naturellement à la modération ou, du moins, laissent moins de marge de manoeuvre que d'autres. C'est généralement le cas de la politique extérieure et du commerce international. Les positions défendues, ces dernières années, au Congrès, par les deux John du camp démocrate, le montrent bien, disent les observateurs de la politique américaine.

Ce qui est, en soi, réconfortant pour ceux qui auraient commencé à craindre l'éventuelle élection d'un président démocrate. Mais ce qui est aussi déprimant pour tous ceux qui espéraient un radical changement de cap à Washington après les élections du mois de novembre.