Quatre travailleurs essentiels de l’ombre

Djamel Hallel, camionneur depuis 23 ans, a passé des jours sur les routes du Canada, durant le premier mois de la pandémie, pour fournir en aliments les épiceries de la province.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Djamel Hallel, camionneur depuis 23 ans, a passé des jours sur les routes du Canada, durant le premier mois de la pandémie, pour fournir en aliments les épiceries de la province.

Alors que bon nombre de citoyens ont adopté le télétravail ou vécu grâce aux programmes d’aide gouvernementaux, des milliers de travailleurs ont continué de quitter leur foyer tous les jours afin que les Québécois puissent combler leurs besoins essentiels. On a abondamment parlé du dévouement des professionnels de la santé, mais certains travailleurs moins exposés ont aussi porté le Québec à bout de bras pendant la pandémie. En voici un tout petit échantillon.
 


Camionneur | Pour qu’il y ait des bananes à l’épicerie 

Durant le premier mois de la pandémie en Amérique du Nord, Djamel Hallel passait des jours sur les routes du Canada et des États-Unis. Le Montréalais, camionneur depuis 23 ans, a rapidement constaté que son environnement avait changé.

« Une fois, je faisais le voyage d’Edmonton à Denver et, vers 11 h, j’ai constaté qu’il n’y avait aucune voiture sur la route, j’avais l’impression d’être seul sur cette planète », raconte-t-il. « Tu rentres dans les villes et ce n’est pas comme avant : les restaurants sont fermés, tu ne peux pas aller aux toilettes… »

M. Hallel avait l’impression de prendre des risques en fréquentant les douches et les salles de bain des relais routiers — où il a observé que les normes sanitaires n’étaient pas toujours respectées — et en croisant diverses personnes aux nombreux arrêts qu’il faisait pour livrer et embarquer sa marchandise, notamment des fruits et des légumes. Le passage à la frontière, lui, pouvait être long et complexe.

« Nous sommes sur la première ligne, nous ne pouvons pas faire du télétravail. Quand les gens vont à l’épicerie du coin pour aller chercher des aliments… Ces aliments-là, ils ont été transportés par des camionneurs pour qu’ils ne manquent de rien », souligne celui qui souhaiterait plus de reconnaissance de la part des gouvernements, comme une prime COVID ou des avantages fiscaux. Il aimerait aussi que toutes les entreprises qui emploient des camionneurs fournissent ou remboursent les masques et la solution hydroalcoolique.

Depuis cet été, le camionneur d’expérience s’est tourné vers les trajets entre le Québec et l’Ontario à bord d’un camion à deux remorques, en tant que salarié pour FedEx Freight. Il s’ennuie toutefois des longs trajets vers nos voisins du Sud.

 

Travailleur d’abattoir | COVID-19 à l’usine

Depuis environ un an, Marc-André Bédard est responsable de s’assurer que les carcasses de porcs récemment abattus à l’usine Olymel de Princeville sont conformes aux normes de salubrité. À la fin octobre, son quotidien a toutefois été chamboulé.

« À cause de cas de COVID-19 à la salle de coupe, il y a eu un dépistage massif à l’usine. Comme je connais beaucoup de postes différents, j’ai remplacé des gens qui allaient passer le test. D’après la Santé publique, c’est comme ça que je l’aurais attrapée », raconte celui qui travaille pour Olymel depuis 19 ans.

Il a ainsi été l’un des 121 travailleurs de son usine à contracter le virus, malgré les mesures de protection mises en place, comme le port du masque et les séparateurs de plexiglas.

« C’est un milieu froid et humide. On s’entend que le virus vit bien là-dedans. Et les employés passent huit heures côte à côte à travailler ensemble. La Santé publique aurait dû exiger que l’usine ferme », juge-t-il.

M. Bédard a été en arrêt de travail pendant un mois et sa femme, trois semaines, ce qui a occasionné des pertes financières. Ses deux fils ont aussi contracté la maladie et ont dû être retirés de l’école. Heureusement, leurs symptômes ont été légers, ce qui n’a pas été le cas pour tous les travailleurs. « Certains se sont ramassés à l’hôpital, dont un dans le coma. Personne ne veut pogner ça. »

En tant que représentant en santé et sécurité, M. Bédard a aussi passé beaucoup de temps à aider ses collègues touchés par la COVID-19 à faire leurs réclamations. Depuis, la situation s’est calmée, mais les employés restent craintifs, surtout que quelques cas ont été déclarés récemment dans l’usine.

 

Thanatologue | S’occuper des morts de la COVID-19

Philippe Maurice a une journée particulièrement occupée lors de l’entrevue avec Le Devoir, le 23 décembre. Le thanatologue de Granby a dû s’occuper du transport de six personnes décédées, dont quatre de la COVID-19.

« Lors de la première vague, on était dans la courbe normale d’augmentation du volume de décès. Mais en ce moment, avec la deuxième vague, je peux confirmer qu’on est dans le chaud, on a vraiment plus de décès en raison de la COVID-19 », témoigne l’employé du Complexe funéraire Girardot & Ménard.

Celui qui travaille dans ce domaine depuis plus de 27 ans a aussi accueilli des familles endeuillées, prononcé une prière dans une chapelle et géré des crémations. Tout ça dans un contexte très différent de celui qui prévalait avant la pandémie.

Dans tous les cas où la COVID-19 est avérée ou possible, M. Maurice et ses collègues doivent se protéger plus que jamais lorsqu’ils doivent manipuler les corps, placés dans trois linceuls : sarrau, gants doubles, visière, masque N95 et désinfection méticuleuse. Ces morts ne sont pas embaumés, mais incinérés.

Il faut aussi gérer les funérailles de façon très serrée. « Il peut y avoir un maximum de 25 personnes dans nos salles. Pour les grandes familles, on va permettre aux gens d’aller donner leurs sympathies dans une première salle, puis les diriger doucement vers une deuxièmeet même une troisième salle où ils pourront regarder la cérémonie par visioconférence », explique M. Maurice. « C’est difficile de s’assurer qu’on respecte les lois sans bousculer la famille. »

L’embaumeur de formation est conscient que son travail comporte des risques, mais il relativise. « Avec les précautions qu’on prend, ça ne me fait pas peur. Les préposés qui mettent [les morts] dans les deux premiers linceuls à l’hôpital font la plus grosse partie du travail », indique-t-il, ajoutant que sa femme travaille quant à elle aux soins intensifs, en contact direct avec les patients.

 

Intervenant Suicide Action | Alléger la détresse

Cette année, le nombre de personnes qui ont composé le numéro de Suicide Action Montréal (1-866-277-3553) a été significativement plus élevé qu’en 2019. Et au bout de la ligne, dans les bureaux de l’organisme de prévention du suicide ouverts 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, Andrea Terriault était présente pour répondre.

« On n’a pas la technologie pour prendre les appels à la maison, et c’est mieux d’être présent si des bénévoles ont besoin d’aide, donc on continue de venir au bureau », explique l’étudiante en travail social, employée de Suicide Action.

Selon Mme Terriault, la COVID-19 est un facteur qui contribue aux idées noires de beaucoup des appelants, que ce soit des personnes suicidaires ou des proches inquiets. « Au début, c’était beaucoup de personnes âgées anxieuses, isolées, avec un sentiment d’injustice. Mais au fil des mois, on a eu beaucoup de professionnels de la santé, des professeurs et des jeunes », a-t-elle observé.

De son côté, l’intervenante s’efforce de trouver ce qui pourrait faire du bien à la personne en détresse et de lui faire des suggestions, en excluant certaines activités peu sécuritaires dans le contexte actuel, comme visiter un ami. Par ailleurs, Mme Terriault fait partie de ceux qui ont dû mettre les bouchées doubles pour pallier la diminution du nombre de bénévoles, retenus chez eux en raison de la pandémie. « J’aime aider les autres et sentir que tout le monde a une chance de s’en sortir », dit-elle.

« Ce qui me frappe tous les jours, c’est le courage des gens qui composent un numéro et disent à un inconnu qu’ils ont besoin d’aide, ajoute-t-elle. Ne restez pas seul dans la détresse. Nous sommes là et vous ne nous dérangez jamais. »

Besoin d’aide? N’hésitez pas à appeler la Ligne québécoise de prévention du suicide : 1 866 APPELLE (1 866 277-3553). Sur le Web: Suicide Action Montréal, Tel-jeunes et LigneParents

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