L’année des tablettes (parfois) vides

Les commerçants membres de l’Association québécoise de la quincaillerie et des matériaux de construction ont vécu lors de la première vague de COVID-19 une pénurie de bois d’œuvre, entre autres.
Valérian Mazataud Le Devoir Les commerçants membres de l’Association québécoise de la quincaillerie et des matériaux de construction ont vécu lors de la première vague de COVID-19 une pénurie de bois d’œuvre, entre autres.

Il y a eu les lingettes désinfectantes, les masques, la levure, des matériaux de construction… Les mesures de confinement, les restrictions sanitaires et une abondance soudaine de temps libres pour certains ont entraîné une pénurie de produits qu’à peu près personne n’avait imaginée. La demande soudaine a mis à l’épreuve un système qui roulait au quart de tour depuis des lunes. Sans parler d’un phénomène qui, à ce jour, continue de fasciner : ce besoin viscéral, chez plusieurs, de stocker du papier hygiénique.

« J’ai toujours eu confiance. C’est sûr qu’on ne devait pas s’attendre à la perfection », dit Sylvain Charlebois, professeur titulaire à l’Université Dalhousie, où il se spécialise notamment dans les questions de politique et de distribution alimentaires. « C’est probablement ça que les gens ont appris : la chaîne ne fonctionne pas de façon parfaite. Il va toujours y avoir de petits pépins ici et là et la COVID a créé un gros choc. Mais, grosso modo, je trouve qu’on s’en est bien tiré. »

Le choc de la demande a mis à rude épreuve le réseau d’approvisionnement des entreprises dans un système qui, faut-il le rappeler, a depuis longtemps fait le virage vers ce que l’industrie appelle le « just in time ». La livraison « juste à temps » permet aux commerçants, par exemple, d’éviter d’accumuler des stocks dans l’arrière-boutique. Y compris le papier hygiénique, qui occupe quand même plus d’espace que la moyenne des produits.

C’est probablement ça que les gens ont appris : la chaîne ne fonctionne pas de façon parfaite. Il va toujours y avoir de petits pépins ici et là et la COVID a créé un gros choc.

 

« En général, les pénuries sont résorbées. Par contre, ce qu’on constate, c’est que des fournisseurs ont vendu beaucoup plus de produits que ce qui était prévu », dit le p.-d.g. de l’Association québécoise des détaillants en alimentation, Pierre-Alexandre Blouin. « Donc, certains produits ne se rendront pas à Noël, même si normalement ils seraient mis en avant. Je pense à des pâtés de certaines marques. » Et quand la première vague a frappé, se souvient-il, des produits dont on ne parlait à peu près jamais auparavant — bonjour, chère levure instantanée — sont devenus soudain particulièrement recherchés.

Le cas de la farine

Parlons boulangerie, justement. La chaîne d’emballage du producteur de farine La Milanaise étant robotisée, la décision a vite été prise de la faire fonctionner 24 heures sur 24, au lieu de 12 heures par jour. « On n’a pas raté beaucoup de livraisons, mais ce qui se voyait en magasin… Le camion reculaitet se faisait vider dans la journéemême », raconte son président, RobertBeauchemin. « Les supermarchés, auxquels on donne normalement un délai de livraison de deux semaines, nous appelaient le matin en nous disant : “Peux-tu nous livrer trois camions pour ce soir ?” Tout le monde s’est fait prendre pas mal par surprise. »

Parmi les événements qui peuvent perturber la logistique, la pandémie est l’un des pires, dit Julie Paquette, professeure de logistique à HEC Montréal. « Ça crée vraiment des déséquilibres au chapitre de la demande. On appelle ça le “bullwhip effect”. Devant une petite variation de la demande, ce qu’on ne sait jamais, c’est si les gens consomment vraiment plus ou bien si la consommation est décalée dans letemps. » Bien que les pics de demandepour certains produits se traduisent par une hausse de consommation plus durable de ces produits, ce n’est pas forcément le cas pour toutes les catégories, explique-t-elle.

Faudrait-il alors repenser le modèle ? Toujours en quête d’un meilleur rendement, écrivait le Financial Times dans un éditorial du mois d’avril, de nombreux dirigeants de grandes entreprises ont « sacrifié la robustesse, la résilience et l’efficacité ». Entre autres, ces sociétés auront peut-être intérêt à travailler plus étroitement avec leurs fournisseurs pour faire face à la suite des choses et ainsi éviter les soubresauts dans la chaîne d’approvisionnement.

Un minimum de stocks

« On était dans le “just in time” et on doit passer au “just in case” », laisse tomber Richard Darveau, président et chef de la direction de l’Association québécoise de la quincaillerie et des matériaux de construction (AQMAT). « Dans toute la chaîne qu’on représente à l’AQMAT, soit 1000 entreprises [fabricants, importateurs, sièges de compagnies et magasins], le constat très clair est qu’on doit aller vers ça. » L’idée d’avoir un minimum de stock est, à la lumière de l’année 2020, « une formule qui fonctionne plus ou moins bien », dit-il.

À la base, les commerçants membres de l’AQMAT ont vécu une pénurie de bois d’œuvre, entre autres. « C’est le bois qu’on utilise pour faire ou refaire une terrasse. Ce bois-là est aussi utilisé en bonne partie pour des fondations de maison, autant en construction qu’en rénovation. Aux États-Unis, au même moment, il y avait un certain boom », dit M. Darveau. La peinture était également populaire.

« Et il ne faut pas oublier qu’il y a eu énormément de constructions supplémentaires lancées au niveau municipal, avec tous les permis de terrasse. Et qui dit ce genre de construction dit la ferronnerie qui va avec : fer angles, clous, vis, etc. », ajoute M. Darveau. Sont ensuite venus les articles saisonniers, c’est-à-dire tout ce qui concerne l’extérieur : parasols, barbecues, meubles de jardin, briquettes, matériel d’aménagement paysager, éclairage…

Au-delà des produits, la vraie pénurie, affirme Pierre-Alexandre Blouin, « c’est le personnel ». Le manque de main-d’œuvre s’est produit « tant à notre niveau que dans toute la chaîne », par exemple dans le secteur agricole et dans la distribution. Si certains produits ont brillé par leur absence, c’est donc peut-être parce qu’il manquait de bras pour s’en occuper. « À chaque maillon, il y a eu des pierres d’achoppement. »

 

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