Biden, toujours protectionniste, mais plus raisonnable?

«Biden va s’engager à adopter une politique “Buy American” — et ce sera une véritable promesse, pas seulement de belles paroles», stipule la plateforme électorale du président désigné, qui accuse Donald Trump de ne pas en avoir fait assez.
Photo: Patrick Semansky Associated Press «Biden va s’engager à adopter une politique “Buy American” — et ce sera une véritable promesse, pas seulement de belles paroles», stipule la plateforme électorale du président désigné, qui accuse Donald Trump de ne pas en avoir fait assez.

L’élection de Joe Biden comme prochain président des États-Unis étant maintenant officiellement confirmée par le collège électoral américain, Le Devoir fait un tour d’horizon de ses grandes promesses et des conséquences qu’elles pourraient avoir pour le Canada. Aujourd’hui : la relation commerciale entre les deux pays, qui ne sera pas miraculeusement rétablie sous le gouvernement Biden.

Il y a fort à parier que Justin Trudeau a poussé un bon soupir de soulagement le mois dernier. Après quatre ans de tensions commerciales avec Donald Trump, des tarifs imposés à l’acier et à l’aluminium canadien et des mois interminables à renégocier l’ALENA, l’élection de Joe Biden annonce pour Ottawa une relation à tout le moins plus harmonieuse avec Washington. Le prochain président a cependant beau avoir promis de réparer les liens diplomatiques des États-Unis avec ses alliés, il s’est aussi fait élire en martelant qu’il serait encore plus protectionniste que son prédécesseur.

« Biden va s’engager à adopter une politique “Buy American” — et ce sera une véritable promesse, pas seulement de belles paroles », stipule la plateforme électorale du président désigné, qui accuse Donald Trump de ne pas en avoir fait assez.

Acheter en Amérique ; fabriquer en Amérique ; innover en Amérique ; investir en Amérique ; défendre l’Amérique. Les promesses se succèdent et ont toutes le même thème. L’importantplan d’infrastructures vertes qu’espère mettre en œuvre Joe Biden au coût de 2 billions (2000 milliards) de dollars, si le Congrès le lui permet, serviraà renflouer l’économie américaine avant tout.

Et le Canada a beau avoir signé le nouvel Accord Canada–États–Unis–Mexique (ACEUM), ce dernier ne protège pas Ottawa des visées protectionnistes de Joe Biden.

« Les gouvernements peuvent instaurer leurs propres régimes d’approvisionnement en vertu des ententes commerciales. Alors, ils peuvent bien offrir un traitement préférentiel en matière d’approvisionnement gouvernemental », confirme Maryscott Greenwood, la directrice générale du Canadian American Business Council de Washington.

Eric Miller, qui préside une firme de relations gouvernementales dans la capitale américaine et qui est membre de l’Institut canadien du Wilson Center, livre la même analyse. « L’ACEUM n’annulerait pas les politiques “Buy American” », confirme-t-il, ces politiques existant aux États-Unis depuis près d’un siècle. Plusieurs projets pourraient en outre transiter par les États qui les accueilleront, ce qui seraitcomplètement exempté de toutes provisions antiprotectionnistes.

Le Canada devra donc se négocier une exemption. Le gouvernement Trudeau fait déjà campagne en ce sens, en plaidant pour une approche « Buy North American ».

Un argument qui pourrait convaincre Washington, selon Jeffrey Bergstrand, expert des échanges commerciaux internationaux. « C’est beaucoup plus logique comme approche, compte tenu du degré d’intégration économique des deux pays tant dans le secteur privé que le secteur public », note ce professeur de finances à l’Université Notre-Dame en Indiana.

Maryscott Greenwood croit que les négociations ne seront pas nécessairement faciles, mais que le gouvernement Biden sera « réaliste ». « Cette reprise économique sera essentielle et, pour relancer l’économie rapidement, il faut pouvoir collaborer avec vos principaux partenaires économiques. Le Canada et le Mexique en font partie. »

Coincé entre Washington et Pékin

De l’avis de Jeffrey Bergstrand, ces mesures protectionnistes viseront probablement plutôt la Chine, contre qui le président désigné a promis de continuer à durcir le ton. « Il y a de la marge de manœuvre pour que le gouvernement protège les intérêts américains contre un autre pays qui ne serait pas protégé par l’ACEUM et qui n’a pas toujours respecté les règles de l’Organisation mondiale du commerce. »

La nomination de Katherine Tai comme représentante au Commerce des États-Unis s’inscrit d’ailleurs dans cette veine. Mme Tai a notamment été responsable de l’application des règles commerciales avec la Chine au sein de ce même bureau.

« Je crois que Washington va solliciter l’aide d’Ottawa pour gérer la Chine, alors que M. Biden tente de développer une réponse coordonnée avec ses alliés », prédit Eric Miller. « Mais cela va mettre le Canada dans une situation délicate. Tant et aussi longtemps que Meng Wanzhou [la dirigeante financière de Huawei] sera coincée à Vancouver [où elle subit son procès], la Chine aura tendance à s’en prendre au Canada de façon disproportionnée si le pays participe aux initiatives américaines. »

La vengeance par l’aluminium ?

L’arrivée de Joe Biden au pouvoir devrait en revanche assurer la fin de l’imposition de droits de douane en raison de prétendus risques pour la sécurité nationale, comme l’avait fait Donald Trump pour l’acier et l’aluminium canadiens.

« Tout cela est maintenant derrière nous », se réjouit Maryscott Greenwood, qui se dit « très optimiste » pour la suite. « Le gouvernement Biden ne croit simplement pas à l’idée de se servir de la politique commerciale comme d’une arme. Ils vont défendre les intérêts des États-Unis, c’est certain. Mais cela n’est pas la même chose que de se servir de tarifs commerciaux pour se venger, comme le faisait Donald Trump. »

Eric Miller croit toutefois que le Canada devra quand même rester vigilant. Car le président Trump avait prévenu, en levant les droits de douane en septembre, qu’il pourrait les réimposer à l’aluminium canadien si les quotas d’exportations canadiennes convenus entre les deux pays étaient dépassés d’ici la fin de l’année. « L’équipe de Trump semble déterminée à laisser des bâtons dans les roues pour le gouvernement Biden », fait-il valoir. Joe Biden annulerait probablement rapidement ces pénalités, mais il faudrait peut-être tout de même quelques mois avant que le gouvernement s’y attarde et que la nomination de Katherine Tai soit confirmée par le Sénat.

Le président désigné avait par ailleurs laissé entendre, en 2019, qu’il pourrait vouloir renégocier l’Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste (APTGP) pour que les États-Unis le réintègrent après son abandon par Donald Trump.

Le gouvernement Biden ne croit simplement pas à l’idée de se servir de la politique commerciale comme d’une arme

 

Si tel était le cas, Eric Miller prévient en outre qu’un retour des Américains au sein de l’alliance commerciale entre le Canada et dix autres pays pourrait menacer les quotas d’importation de produits laitiers en sol canadien, protégés par la gestion de l’offre.

Les autres experts doutent cependant que Joe Biden réintègre réellement l’APTGP. Car tant des élus républicains que des démocrates plus progressistes s’y sont opposés, rappelle Alan Sykes, professeur de droit à l’Université Stanford en Californie. « L’instinct protectionniste est essentiellement le même dans les deux camps : l’impression que ce genre d’accord commercial mène à une baisse des salaires et à des pertes d’emplois aux États-Unis », résume ce spécialiste en droit économique commercial.

« La priorité sera surtout de réévaluer les dégâts causés par le gouvernement Trump et de tenter d’y remédier. Le gouvernement Biden ne cherchera pas particulièrement à conclure de nouvelles ententes », estime Jeffrey Bergstrand.

La priorité : rouvrir la frontière

Maryscott Greenwood est du même avis. « Je ne m’attends pas à ce que le gouvernement cherche à développer de nouveaux accords commerciaux, compte tenu de toutes les autres priorités qui les attendent : la pandémie, la relance économique, faire face à la Chine. »

Cette ancienne diplomate américaine espère surtout que la réouverture de la frontière canado-américaine pourra figurer parmi ces priorités économiques, lorsque la pandémie aura enfin été maîtrisée. « Nous avons réussi à permettre la circulation d’un bon nombre de marchandises, mais nous ne pouvons pas normaliser cette fermeture de la frontière à jamais. Ce n’est pas possible pour une relation économique comme celle entre nos deux pays. » La frontière canado-américaine a été fermée pour la première fois depuis la Confédération le 21 mars dernier.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat — Le Devoir.