Un exode des jeunes pousses québécoises difficile à freiner

Malgré les dizaines de millions qu’injectent les gouvernements dans le secteur technologique, de jeunes pousses et leurs brevets continuent d’être vendus à l’extérieur de la province.
Photo: Laurence Dutton Getty Images Malgré les dizaines de millions qu’injectent les gouvernements dans le secteur technologique, de jeunes pousses et leurs brevets continuent d’être vendus à l’extérieur de la province.

Malgré les millions de dollars et les avantages fiscaux déployés par les gouvernements canadien et québécois pour stimuler l’innovation technologique, l’exode des start-ups québécoises se poursuit. Près d’une trentaine de jeunes pousses aux technologies prometteuses ont été vendues depuis 2014 à des intérêts hors Québec.

La vente d’Element AI à la californienne ServiceNow lundi a suscité une grogne dans l’industrie. Quelques heures après l’annonce, Louis Têtu, p.-d.g. de Coveo — une entreprise technologique en vue de la province —, critiquait ce « rendez-vous de création de richesse manqué ».

Sur son profil LinkedIn, il écrivait : « Le Québec n’aura pas récolté sa quote-part du fruit de ses investissements en éducation, en recherche, ni la richesse qui aurait dû être créée par ces talents et cette propriété intellectuelle. »

Avec cette transaction, ce sont près de 80 demandes de brevets qui prennent la route des États-Unis. Depuis la création d’Element AI en 2016, le gouvernement fédéral, Investissement Québec et la Caisse de dépôt et placement ont investi et avancé des prêts totalisant plus de 50 millions de dollars.

Or, malgré les dizaines de millions qu’injectent les gouvernements dans le secteur technologique, de jeunes pousses et leurs brevets continuent d’être vendus à l’extérieur de la province. Pourquoi ? Les réponses sont multiples. Le consultant en technologie Michel Besner — qui a lui-même vendu son entreprise Kaydara à une américaine — estime que le talon d’Achille du Québec réside surtout dans le difficile passage de la phase de l’innovation à celle de la commercialisation.

L’aide gouvernementale est concentrée en recherche et développement, note-t-il. « On a de super innovations, mais on brûle l’argent tôt dans le cycle de développement d’une technologie. Très souvent, les entreprises ne sont pas prêtes pour la commercialisation et elles vont être vendues tôt et au rabais. »

 
 

Des changements dans l’approche des gouvernements s’imposent, selon lui. Il cite l’exemple des crédits d’impôt relatifs à la recherche scientifique et au développement. Ceux-ci devraient être remplacés par des crédits qui suivent le développement technologique, dit-il. « On aide dans la phase d’innovation, mais après un certain nombre d’années, on pousse à la commercialisation avec un crédit de développement commercial, par exemple. »

L’enjeu est d’autant plus présent, note-t-il, que le gouvernement fédéral investira au cours des prochaines années des dizaines de millions de dollars dans une supergrappe en intelligence artificielle installée au Québec. « Encore là, on est dans la phase d’innovation », indique-t-il.

Technologies complexes

La difficulté de financer le démarrage et la commercialisation est d’autant plus marquée en « deep tech », selon Pascal Leblanc, p.-d.g. fondateur de Mantle Technology. La « deep tech » désigne les jeunes pousses qui développent des technologies disruptives. On les retrouve en intelligence artificielle, en biotechnologies, en chaîne de blocs, en photonique et en informatique quantique.

« C’est d’autant plus difficile que les technologies sont difficiles à comprendre pour les investisseurs qui ne baignent pas là-dedans », note-t-il. Mantle Technology a développé une technologie cryptographique pour protéger les données personnelles qui s’appuie sur la chaîne de blocs et le transinfonuagique. Son financement, c’est en Ontario que l’entreprise l’a trouvée.

À 28 ans, Pascal Leblanc a vendu ses deux précédentes entreprises à des intérêts étrangers. En 2015, Yaamp (technologie liée à la chaîne de blocs) a été racheté par NiceHash, une plateforme européenne d’échanges dans l’univers des cryptomonnaies. Quelques mois plus tard, il vendait SafeCex également à des intérêts européens.

« Il faut que ça te fasse vibrer quand t’entends parler de nouveaux protocoles ou de nouveaux algorithmes de compression plus efficaces, ce qui est rarement le cas ici, dit-il. Ce n’est pas la même chose lorsque vous allez à Boston, à New York, en Israël ou sur la côte ouest américaine. »

On a de super innovations, mais on brûle l’argent tôt dans le cycle de développement d’une technologie

Son de cloche similaire de la part d’Alexandre Paquet, p.-d.g. de LeadFox, une entreprise de Sherbrooke qui développe un logiciel marketing déjà présent dans 75 pays : « Les investisseurs canadiens sont plus conservateurs qu’ailleurs. Et au Québec, on l’est encore davantage. »

Les financements à l’étranger deviennent pour plusieurs incontournables. LeadFox prévoit de faire une ronde de financement de série A, l’an prochain, soit un financement destiné à la commercialisation. « Une série A qui fonctionne au Québec permet de lever de deux à cinq millions de dollars. Aux États-Unis, ça permet de lever entre 20 et 50 millions de dollars. »

L’écosystème de financement

N’empêche, les investisseurs québécois ont pris du galon dans les dernières années. Cinq des grandes firmes canadiennes indépendantes de capital de risques sont québécoises : Real Ventures, Panache Ventures, Inovia Capital et Anges Québec. Ensemble, leurs investissements ont totalisé 1,2 milliard de dollars l’an dernier, selon l’Association canadienne du capital de risque et d’investissement (CVCA).

De grands investisseurs s’intéressent de plus en plus au secteur. L’an dernier, Desjardins Capital annonçait la création d’un fonds d’investissement de 45 millions de dollars destiné aux start-ups qui développent des technologies financières.

« L’écosystème est en train de se développer », estime Hugo Morin, cofondateur de V3 Ventures, l’un des seuls fonds québécois qui investissent dans de jeunes pousses en phase de prédémarrage. « D’ici à ce que l’écosystème atteigne une certaine maturité, c’est certains qu’on va en échapper », dit-il.

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