L’inégalité selon Chrystia Freeland, l’essayiste

L’essai de Chrystia Freeland, «Plutocrats: The Rise of the New Global Super Rich», se veut une incursion dans l’univers du 0,01% des ultrariches. L’ouvrage a été publié en 2012 et n’a toujours pas été traduit en français à ce jour.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne L’essai de Chrystia Freeland, «Plutocrats: The Rise of the New Global Super Rich», se veut une incursion dans l’univers du 0,01% des ultrariches. L’ouvrage a été publié en 2012 et n’a toujours pas été traduit en français à ce jour.

La ministre des Finances du Canada, Chrystia Freeland, présente lundi sa première mise à jour économique. Alors que la pandémie a engendré une crise économique qui frappe inégalement la population canadienne, Le Devoir revisite un essai sur l’iniquité que la vice-première ministre signait en 2012 : Plutocrats : The Rise of the New Global Super Rich. Que nous révèlent les écrits de l’essayiste et journaliste qu’elle était sur la ministre qu’elle est devenue ?

Retour au 18 août dernier. Au sortir de son assermentation, la nouvelle ministre des Finances, Chrystia Freeland, s’engageait à « faire tout ce qui est nécessaire pour aider les Canadiens à traverser cette épreuve et, ensuite, à reconstruire en mieux ». Quelques heures plus tôt, Bill Morneau avait démissionné. La relance économique qui allait suivre la pandémie serait longue, avançait-il. Un autre ministre serait mieux placé que lui pour la piloter.

Au Canada comme ailleurs, la COVID-19 a non seulement plombé l’économie, mais elle a fait fondre les marges de manœuvre des gouvernements. Le déficit canadien atteindrait 328,5 milliards de dollars, selon les plus récentes estimations du directeur parlementaire du budget, Yves Giroux. En mars, la dette canadienne totalisait 765 milliards de dollars. D’ici la fin de l’année, elle devrait dépasser 1000 milliards et représenter jusqu’à 48 % du PIB national.

Or, le jour de son assermentation, la vice-première ministre affirmait que le gouvernement devait s’assurer de jeter les bases d’une « relance verte, bien sûr, mais aussi forte, équitable et inclusive ».

Une relance équitable pour pallier une crise économique qui, elle, ne l’est pas. Les jeunes, les femmes, les travailleurs à faible salaire et les personnes issues des minorités visibles ont été plus durement frappés par la crise économique et le confinement. Leur retour au travail se fait également plus lentement.

Or, Chrystia Freeland connaît la question de l’inégalité et de l’impact des crises sur son accroissement. Avant de se lancer en politique, alors qu’elle était journaliste, elle en a brossé les contours dans un essai, Plutocrats : The Rise of the New Global Super Rich. L’ouvrage, qui n’est toujours pas traduit en français, a remporté le prix Lionel Gelber, récompensant à l’échelle mondiale le meilleur livre en anglais sur les affaires étrangères.

L’essai se veut en fait une incursion dans l’univers du 0,01 %, ces ultrariches dont le salaire annuel moyen atteignait alors 23,8 milliards de dollars américains. Mais il se veut aussi une critique, par la bande, de l’inégalité de revenus qui ne cesse de croître depuis 50 ans ainsi qu’une analyse des impacts sociaux qu’elle engendre.

Depuis la « révolution conservatrice » amorcée par le président américain Ronald Reagan dans les années 1980, écrit-elle, le fossé entre le revenu des plus fortunés et celui du reste de la population n’a cessé de se creuser : « Les revenus de la classe moyenne ont commencé à stagner et ceux au sommet ont commencé à se détacher de tout le monde. »

Cette flambée des inégalités, particulièrement prononcée aux États-Unis, est « devenue un phénomène mondial, présent dans la plupart des économies occidentales développées ainsi que dans les pays émergents ».

Autre constat, pour le moins d’actualité : les crises économiques accélèrent l’inégalité. Naviguant entre de nombreuses études financières, Freeland rappelle les résultats des recherches de l’économiste franco-américain Emmanuel Saez. Entre 2009 et 2011, lors de la reprise qui a suivi la crise économique, les revenus du 1 % le plus riche des États-Unis ont augmenté de 11,2 %, tandis que les revenus des 99 % restants ont diminué de 0,4 %.

Et qu’en est-il des ultrariches ? « [Ils] ont fait encore mieux ; 37 % des gains enregistrés entre 2009 et 2010 ont été faits par le 0,01 % le plus riche », écrit-elle.

Les crises et le rôledes gouvernements

Dans une section qui traite de l’encadrement des systèmes financier et banquier, Chrystia Freeland évoque ce que les gouvernements devraient faire pour réduire le fossé grandissant entre les plus riches, la classe moyenne et les moins fortunés.

Tout d’abord, si les gouvernements doivent prêter l’oreille à l’élite financière et économique… ils ne doivent pas les écouter à tout coup. Souvent, cette élite financière estime à tort que ce qui est bon pour ses industries l’est pour tout le monde.

Le rôle du gouvernement est alors de dire « non ». L’essayiste aujourd’hui ministre impute d’ailleurs une partie de la crise de 2008 au laxisme des gouvernements qui ont assoupli la réglementation des secteurs financiers et banquiers. « La mentalité de troupeau de Wall Street et de Londres » a façonné la politique dans le monde entier. Cette « mentalité est au final autodestructrice », écrit-elle.

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Elle souligne toutefois une exception importante : le Canada. Le pays interdit aux institutions financières de dépasser un certain taux d’endettement. À ce sujet, elle salue les actions de l’ancien ministre des Finances Paul Martin, qui a mis en place une réglementation où les autorités et le gouvernement servent de chien de garde face au monde de la finance.

Et cela, alors que de nombreux pays et organisations internationales, dont le Fonds monétaire international (FMI), tentaient de convaincre le Canada d’assouplir l’encadrement. « Le Canada a relevé ses exigences en matière de capital à mesure qu’elles étaient abaissées dans d’autres parties du monde », écrit-elle. Résultat : le pays est le seul membre du G7 à ne pas avoir dû se porter à la rescousse de ses banques.

Une approche qui semble plaire à Chrystia Freeland. D’autant plus qu’elle présente dans son ouvrage ce qui pourrait bien devenir la nouvelle élite politique : des décideurs très scolarisés (elle est diplômée des Universités Harvard et Oxford), qui préfèrent une approche pragmatique, empirique et cognitive à une approche qui s’articule autour d’idéologies.

À ce sujet, elle cite l’exemple de l’ancien président américain Barack Obama, représentant à l’époque de ces nouveaux décideurs : « Il veut faire ce qui fonctionne, et non pas se conformer à une idéologie, peu importe laquelle, ou à ce qui pourrait plaire à quiconque. Sa croyance en est une qui s’appuie sur les faits. »

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