Redonner ses lettres de noblesse au service public

André Lavoie Collaboration spéciale
La Direction générale  du patrimoine, qui comptait  162 employés  en 1977,  n’en compte aujourd’hui plus qu’une trentaine pour protéger  les édifices  historiques.  Ici le Manoir seigneurial  de Mascouche.
Valérian Mazataud Le Devoir La Direction générale du patrimoine, qui comptait 162 employés en 1977, n’en compte aujourd’hui plus qu’une trentaine pour protéger les édifices historiques. Ici le Manoir seigneurial de Mascouche.

Des bénévoles assurent la surveillance des lacs pour éviter l’émergence de cyanobactéries ; des inspecteurs sont en nombre nettement insuffisant pour évaluer les sites patrimoniaux ; des ingénieurs se retrouvent en rangs dispersés pour garder un œil sur les opérations des grands chantiers du ministère des Transports, dont la construction de traversiers. Voilà des exemples de carences en effectifs qui affectent sérieusement quelques-unes des nombreuses missions de l’État.

Elles sont depuis longtemps bien documentées, et cela n’ira sans doute pas en s’améliorant à l’heure où la pandémie mondiale de COVID-19 accable les citoyens, et plombe aussi beaucoup les finances publiques. Line Lamarre, présidente du Syndicat des professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ), le sait mieux que quiconque, constatant à quel point le processus de « déprofessionnalisation » de l’État ne coïncide pas avec l’apparition du coronavirus.

« Le message est clair : […] tu dois d’abord loyauté à ton employeur plutôt qu’aux citoyens. […] Comment voulez-vous qu’un professionnel soit respecté s’il ne peut pas prendre la parole sur la place publique? »

 

Étonnamment, la situation actuelle a fait émerger quelques avantages, selon Line Lamarre. Au début du confinement, en mars dernier, « nos membres ont amorcé le télétravail avec très peu de consignes, et ils ont relevé le défi. Avez-vous vu l’État s’écrouler ? Ils ont continué à rendre les mêmes services, à répondre aux appels, sans être sur leur lieu de travail », affirme la présidente de la SPGQ. En fait, « la COVID a redonné l’autonomie nécessaire à tout professionnel ». Une autonomie souvent mise à mal, et dont les médias exposent les écueils.

Diminution des effectifs

La trajectoire de l’agronome Louis Robert apparaît comme un cas de figure de cette déprofessionnalisation et de cette perte d’autonomie. Ce lanceur d’alerte avait exposé les tactiques des vendeurs et des producteurs de pesticides pour censurer les études des scientifiques sur les effets dévastateurs de ces produits sur les abeilles ; il fut davantage ostracisé que soutenu par le ministère de l’Agriculture. Un « bel exemple », dit avec ironie Line Lamarre. « Louis Robert voulait faire correctement son boulot et on ne le lui permettait pas. Comment voulez-vous qu’un professionnel soit respecté s’il ne peut pas prendre la parole sur la place publique ? Le message est clair : tu n’es pas assez important et tu dois d’abord loyauté à ton employeur plutôt qu’aux citoyens. »

Certains professionnels sont visiblement trop préoccupés du bien commun, au point de déranger, tandis que d’autres croulent sous la tâche, leurs équipes étant pour ainsi dire clairsemées alors que les besoins ne cessent de grandir. Cette situation perdure depuis longtemps au ministère de la Culture et des Communications (MCC), régulièrement dans l’œil de la tempête chaque fois qu’un édifice patrimonial tombe sous le pic des démolisseurs ou en ruine. Et le gouvernement ne semble vouloir bouger qu’au moment où le saccage fait les manchettes.

Rien d’étonnant pour Line Lamarre, qui a constaté la diminution des effectifs de la Direction générale du patrimoine du MCC au fil des décennies. En 1977, ce service comptait 162 employés ; on en trouve plus qu’une trentaine pour protéger des édifices d’une grande valeur historique. Chose que plusieurs villes et villages du Québec ne peuvent faire seuls.

Salaires non compétitifs

À ce manque d’effectifs et de reconnaissance s’ajoutent bien sûr les questions salariales, autre manière de souligner l’importance et la qualité des services rendus par les professionnels. Alors que les conditions de travail des employés de l’État ont longtemps suscité l’envie, la donne a changé depuis les années 1980, et souvent à l’avantage du secteur privé. Car si les différents ministères doivent aussi composer avec la pénurie de main-d’œuvre, Line Lamarre ne croit pas qu’il s’agisse de la seule explication. « L’an dernier, Revenu Québec a affiché 150 postes en informatique, mais il est incapable de les pourvoir parce que les salaires ne font pas le poids par rapport à ceux offerts par plusieurs compagnies, dont l’industrie du jeu vidéo : d’un côté, un salaire de 82 000 $ par année, et de l’autre, 150 000 $. Comment voulez-vous recruter du personnel qualifié ? »

Pour la présidente du SPGQ, freiner la déprofessionnalisation de l’État québécois pourra se faire en haussant les salaires, mais passera aussi par la valorisation réelle de la contribution de ces maillons essentiels de la société, en tenant compte de leurs analyses lorsque vient le moment de construire une route ou d’implanter une nouvelle politique. « Les professionnels sont des gardiens qui protègent les citoyens », conclut Line Lamarre. Et souvent contre un gouvernement plus soucieux de sa réélection que de l’environnement ou du bien commun.