Dans la cour des grands pour l’autosuffisance

La FabCity Global Initiative est née en 2014, lorsque le maire de Barcelone invita ses collègues de partout sur la planète à relever un défi: rendre leur ville autosuffisante à 50% d’ici 2054, dans un souci de limiter les impacts écologiques d’un monde de plus en plus urbain.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir La FabCity Global Initiative est née en 2014, lorsque le maire de Barcelone invita ses collègues de partout sur la planète à relever un défi: rendre leur ville autosuffisante à 50% d’ici 2054, dans un souci de limiter les impacts écologiques d’un monde de plus en plus urbain.

En ces temps de pandémie, il n’y a plus beaucoup d’avions qui partent de l’aéroport régional de Mont-Joli, mais le Bas-Saint-Laurent a réussi à se connecter à une quarantaine de villes et régions éparpillées partout sur la planète, dont Barcelone, Shenzhen, Mexico ou l’État du Kerala, en Inde. La région de l’Est-du-Québec, qui compte 200 000 habitants à peine, est en effet devenue à la mi-octobre une FabRégion, une première au Canada.

La FabCity Global Initiative est née en 2014, lorsque le maire de Barcelone invita ses collègues de partout sur la planète à relever un défi : rendre leur ville autosuffisante à 50 % d’ici 2054, dans un souci de limiter les impacts écologiques d’un monde de plus en plus urbain.

Dans cette équipe de géants où l’on trouve aussi Paris et Séoul, le Bas-Saint-Laurent (dont la capitale Rimouski réunit 50 000 habitants) détonne… et s’assume. « On pourrait passer pour de petits joueurs, mais on a des atouts majeurs, à savoir des ressources naturelles », lance Steve Joncoux, chargé de projet principal pour la FabRégion et chercheur au Living Lab en innovation ouverte (LLio), un centre collégial de transfert de technologie rattaché au cégep de Rivière-du-Loup. « Les villes ont certaines limites dans leur recherche d’autonomie, notamment l’accès à la terre ou à l’eau. Plusieurs en sont à se demander comment connecter avec leur environnement pour accéder à certaines matières premières. En pensant à échelle régionale, on part avec une longueur d’avance et on pourra participer à ces réflexions. »

On pourrait passer pour de petits joueurs, mais on a des atouts majeurs, à savoir des ressources naturelles

 

En effet, avec ses nombreux parcs éoliens, le Bas-Saint-Laurent est plutôt bien loti côté énergie. La région est aussi une grande productrice de bois. Cela dit, c’est loin d’être suffisant pour atteindre 50 % d’autonomie en matière de biens manufacturés. « On fait des deux par quatre qu’on envoie ailleurs, et on rachète des produits finis », déplore Bruno Paradis, préfet de la MRC de La Mitis et l’un des quatre élus siégeant au comité de pilotage de la nouvelle FabRégion. « Il va peut-être falloir penser à de la deuxième ou à de la troisième transformation. » Celui qui est aussi maire du village de Price constate des aberrations similaires dans le domaine agricole : « Au Bas-Saint-Laurent, on produit assez de bœuf pour notre consommation, mais on l’exporte à 80 %, et on importe 80 % du bœuf que l’on consomme ! »

Les bits voyagent,les atomes restent

Dans ce monde ultratechnologique, personne dans aucune FabCity n’a encore trouvé comment porter son autonomie à 50 %. Mais tout le monde partagera ses avancées avec les autres : à l’origine, le mouvement s’appuie sur celui des fab labs, ces ateliers ouverts au public où chacun peut utiliser des outils physiques ou numériques pour fabriquer l’objet dont il a besoin. Mis en réseau, ces fab labs doivent permettre aux FabCities de devenir moins dépendantes des importations. Une vision différente de la mondialisation, en somme : « Les bits voyagent, les atomes restent », résume Steve Joncoux.

Les imprimantes 3D ne suffiront toutefois pas. Dans le Bas-Saint-Laurent, on entend travailler sur l’économie circulaire dans une vision qui relie les trois axes (énergie, agriculture, biens manufacturés). « On a beaucoup trop d’entreprises qui ont des rejets thermiques », remarque Émilie Dupont, coordonnatrice de la démarche d’économie circulaire à la Société d’aide au développement de la collectivité (SADC) du Kamouraska. « Cette chaleur pourrait être récupérée pour chauffer d’autres entreprises, ou encore des serres », ce qui améliorerait en même temps l’autonomie alimentaire.

Deux stagiaires vont de plus rejoindre le LLio afin de se pencher sur la base de données Materiom, qui fournit des informations sur la réutilisation potentielle sous forme de biomatériaux de produits organiques considérés comme des déchets, par exemple pour remplacer des dérivés du pétrole.

Un bilan… et des sacrifices

Pour Steve Joncoux, la priorité reste toutefois de dresser un portrait de l’autonomie actuelle de la région dans les trois secteurs concernés, ce qui permettra par ailleurs de présenter clairement les faiblesses de la région à la population : « Où en est-on ? Où sont les nœuds ? Ensuite, on saura où agir de manière ciblée. »

C’est une boîte de Pandore que l’on risque d’ouvrir, note Martin Poirier, un des quatre citoyens invités au comité de pilotage, qui rappelle qu’il existe de vieux sujets auxquels on se cogne tout le temps en agriculture, comme « le monopole de l’UPA et plusieurs chasses gardées qu’il faut décloisonner… » Mais cette figure régionale de la lutte contre l’oléoduc Énergie Est, membre du collectif Rimouski en transition, est plus optimiste que jamais en cette période de pandémie : « Les incertitudes d’approvisionnement international créent peut-être une brèche. On n’a jamais vu autant de gens jardiner que ce printemps. »

Toutes les personnes impliquées dans la FabRégion s’accordent sur une chose : des changements de culture s’imposeront. « Il va falloir acheter moins de certains fruits exotiques, ou de fraises en hiver », illustre Bruno Paradis. Le terrain est glissant : la population est-elle prête à revoir ses habitudes de consommation, alors que le gros débat qui anime Rimouski depuis plusieurs années est l’arrivée éventuelle d’un Costco ? Martin Poirier pense qu’elle n’aura pas le choix : « Quand on voit l’accélération des changements climatiques en Californie, les feux de forêt, les vignobles qui brûlent… Est-ce qu’on aura toujours accès à ce garde-manger ? » « Plus on commence tôt à changer nos habitudes, plus on se donne les moyens d’avoir une transition qui va être douce et choisie », abonde Steve Joncoux.

L’engagement formel des élus à atteindre ces 50 % d’autonomie, que Bruno Paradis a déclaré lors du sommet FabCity de la mi-octobre, est en tout cas là. L’horizon 2054 laisse beaucoup de temps et cela plaît au préfet, pour qui « les utopies d’hier sont les réalités d’aujourd’hui », mais il promet de se lancer à fond dès maintenant afin que d’ici quelques années, la démarche soit suffisamment avancée pour survivre aux politiciens actuels. « J’ai rarement vu ce type d’association, s’exclame M. Paradis. Élus, chercheurs et gens de la société civile s’affrontent souvent. Là, c’est le contraire : tout le monde travaille ensemble. »

En réalité, cela fait déjà plus d’un an que l’aventure a commencé, après un atelier d’échange sur la transition énergétique entre chercheurs et citoyens organisé par l’UQAR, auquel quelques maires se sont pointés. On connaît la suite : la COVID-19 est arrivée et les questions d’autonomie alimentaire ont rythmé les derniers mois, motivant encore plus les personnes impliquées dans la FabRégion. « On peut dire qu’on a quelque chose qui prend le taureau par les cornes sur la question de la transition écologique, conclut Martin Poirier. Est-ce qu’il y aura des ratés ? Assurément. Mais ce qui est certain, c’est qu’on a la chance de faire un diagnostic. »

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