cache information close 

Qui réglera l’addition de la crise de la COVID-19, selon Thomas Piketty?

«À la fin des fins, il va falloir en venir à la seule solution à long terme qui soit vraiment juste, soit mettre à contribution les uns et les autres en fonction de leurs capacités à contribuer», explique Thomas Piketty. 
Photo: Luiz Munhoz Fronteiras do Pensamento «À la fin des fins, il va falloir en venir à la seule solution à long terme qui soit vraiment juste, soit mettre à contribution les uns et les autres en fonction de leurs capacités à contribuer», explique Thomas Piketty. 

L’addition que laissera la pandémie de COVID-19 promet d’être élevée, dit l’économiste français Thomas Piketty. En entretenant le flou sur la façon dont ils entendent la faire payer, les gouvernements semblent, encore une fois, en voie d’enrichir les plus riches et de rater une autre occasion d’amorcer la nécessaire transition vers un modèle de développement plus juste et durable.

C’est du jamais vu, a dit en entrevue virtuelle au Devoir, lundi, le professeur à l’École d’économie de Paris et expert mondial sur les inégalités. Les achats d’obligations gouvernementales et autres actifs financiers par les banques centrales américaine, européenne (et même canadienne) ont explosé à la faveur de leurs politiques d’injections massives de liquidités dans l’économie afin de passer à travers la crise engendrée par la pandémie de COVID-19. Ces milliers de milliards de dollars aident le financement des programmes d’urgence des gouvernements, mais offrent aussi des taux d’intérêt imbattables à ceux qui ont les moyens d’investir dans les marchés immobiliers et boursiers, c’est-à-dire principalement les plus riches.

Les banques centrales ne pourront pas continuer éternellement à imprimer de l’argent, et tout cela ne sera pas gratuit non plus, prévient Thomas Piketty. « Faire croire qu’il n’y aura pas d’effort à faire, et que même personne n’aura à payer, je pense que ça ne fait qu’aiguiser la suspicion. Les gens sentent bien qu’à un moment, il va falloir répartir cet effort et se disent que, si les gouvernements ne veulent pas expliquer comment ce sera fait, c’est parce que ça finira par leur retomber dessus, eux qui n’ont pas de fortune à déménager dans les paradis fiscaux à l’étranger. »

La juste part des riches

Si au moins toutes ces dettes servaient à financer des dépenses susceptibles de profiter au plus grand nombre, sous forme notamment d’investissements et de salaires en santé et en éducation ou encore dans la transition vers une économie verte. Mais même dans ce cas, les banques centrales devraient arrêter ce financement à crédit aussitôt que l’inflation repointerait le bout de son nez.

« À la fin des fins, il va falloir en venir à la seule solution à long terme qui soit vraiment juste, soit mettre à contribution les uns et les autres en fonction de leurs capacités à contribuer », dit celui qui parlera de sa dernière brique (Capital et idéologie, Seuil, Paris, 2019, 1198 pages) lors d’une conférence virtuelle organisée jeudi à 10 h par le Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM). Et en ce qui concerne les plus riches, il devrait être autant question, selon lui, d’un impôt progressif sur le revenu plus conséquent « que d’un impôt progressif annuel sur la fortune ».

Ce ne serait pas la première fois qu’on demanderait aux plus riches de fournir un effort financier supplémentaire pour aider à essuyer les dettes laissées par une terrible catastrophe, rappelle Thomas Piketty. C’est notamment ce qu’ont fait le Japon et l’Allemagne au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et c’est ce qui a permis non seulement d’y réduire fortement l’endettement public, mais aussi d’y lancer « une reconstruction économique sur des bases de justice ».

Les leçons de l’Histoire

Dans ses ouvrages, l’économiste en appelle au remplacement de « l’hypercapitalisme », en vogue depuis une trentaine d’années, par un nouveau « socialisme participatif », qui viserait « une meilleure circulation du pouvoir et de l’argent » et qu’il voit « complètement aux antipodes du communisme étatique hypercentralisé » qui s’est effondré au tournant des années 1990. Il s’inspire de précédents historiques ayant donné, selon lui, de bons résultats, comme le rôle central joué par les employés dans la gestion des entreprises allemandes et les taux d’imposition de 70 %, voire de 90 %, que les États-Unis et le Royaume-Uni ont appliqués pendant des décennies aux revenus les plus élevés.

Bien que les crises aient souvent été des catalyseurs de changement, Thomas Piketty se garde bien de se réjouir de l’occasion offerte par la pandémie. « Beaucoup de gens disent que c’est une occasion pour redémarrer les choses autrement. Peut-être. Mais en attendant, c’est surtout un gâchis social et humain absolument terrible », rappelle-t-il.

Il note au passage qu’on avait aussi promis de grandes remises en cause, lors de la dernière crise financière de 2008, mais qu’on attend toujours. « Ce genre de changements demandent du temps et des détours, explique-t-il, parce qu’ils requièrent une évolution intellectuelle et politique. »

La responsabilité de la gauche

La dernière élection américaine est un bon exemple de ce processus long et tortueux. D’un côté, l’idée d’un impôt sur les fortunes a tellement fait de chemin dans les esprits que des candidats de premier plan à l’investiture présidentielle démocrate (Bernie Sanders et Elizabeth Warren) s’en sont fait les champions cette année. D’un autre côté, le président sortant, Donald Trump, et son discours raciste ont remporté la moitié des voix.

Il est trop facile de stigmatiser le racisme d’une certaine classe populaire, dit l’intellectuel de gauche. Les démocrates américains, comme tant d’autres sociaux-démocrates occidentaux, devraient aussi se demander pourquoi ils ont perdu l’appui de cet électorat qui leur était autrefois acquis. Il leur incombe aujourd’hui la responsabilité de proposer des programmes politiques, notamment de réduction des inégalités, capables de reformer de grandes coalitions au sein des populations les plus modestes, quelles que soient leurs couleurs, leurs religions ou leurs cultures. « Cela serait extrêmement inquiétant si l’on en venait à faire une croix sur ce projet, parce que cela voudrait dire que la démocratie ne tiendrait plus qu’à un simple combat démographique et ethnique. »

Thomas Piketty est persuadé que le temps finira par lui donner raison. « Toutes ces crises vont finir par contribuer à nous amener vers un autre système économique avec plus de services publics, plus d’égalité et aussi plus de prospérité. Parce que, à long terme, c’est cela qui marche, comme le montre toute l’histoire du développement économique et social des pays industrialisés. »

 
12 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 17 novembre 2020 01 h 58

    La coopération est mieux que la cupidité!

    Thomas Piketty a raison. Il faut saisir l'occasion de la pandémie pour remplacer l'économie du marché, basée sur la cupidité, par une économie qui relève de la coopération et le bien commun. Les changements climatiques nous poussent à chercher des solutions innovatrices.
    J'aime beaucoup votre l'idée d'un «socialisme participatif ». Il faut que les GAFAM de ce monde paient leur juste part d'impôt si l'on veut vivre sur cette terre.
    Piketty n'est pas le seul à avancer ces idées. D'autres économistes proposent la même solution: qu'il faudrait éradiquer les inégalités par une distribution de la richesse avec des impôts sur les riches et sur les grandes entreprises.
    Stéphanie Kelton vient d'écrire un livre qui dénonce l'hystérie de la dette: «The Deficit Myth:Modern Monetary Theory and the Birth of the People's Economy.» Il y'a aussi l'économiste célèbre, Mariana Mazzucato, qui dénonce, elle aussi, la diabolisation des gouvernements en faveur de l'entreprise privée dans sans livre: «The Entrepreneurial State: Modern Monetary Theory and the birth of the People's Economy,» dont elle démystifie complètement le mythe d'un État lourd et bureaucratique par rapport à un secteur privé dynamique et innovant. Le professeur Mazzucato montre qu'au contraire, le secteur privé ne trouve le courage d'investir qu'après qu'un État entrepreneur a effectué les investissements à haut risque. Elle révèle que chaque technologie qui a rendu l'iPhone si «intelligent» a été financée par le gouvernement: Internet, le GPS, son écran tactile et le Siri à commande vocale. Mazzucato soutient également que dans l'histoire du capitalisme moderne, l'État a non seulement corrigé les défaillances du marché, mais a également activement façonné et créé des marchés. Le rôle de l'État dans l'économie est primordial.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 17 novembre 2020 08 h 28

      Ce que dit Piketty, c'est en partie ce que sous-tendait la chronique* du 13 novembre 2020 de Christian Rioux .
      Maintenant arrêtez donc de chialer...et de penser par pure "partisanerie politique"..

      *Surtout que, sur les 62 commentaires,...une quarantaine venait de la plume de cette gau-gauche de la bienpensance" qui monopolisent
      les pages du Devoir.

    • Dominique Boucher - Abonné 17 novembre 2020 09 h 14

      «Elle révèle que chaque technologie qui a rendu l'iPhone si «intelligent» a été financée par le gouvernement: Internet, le GPS, son écran tactile et le Siri à commande vocale. Mazzucato soutient également que dans l'histoire du capitalisme moderne, l'État a non seulement corrigé les défaillances du marché, mais a également activement façonné et créé des marchés. Le rôle de l'État dans l'économie est primordial.»

      Bien dʼaccord. Dire que jʼentendais encore récemment á France Culture un «spécialiste» (cʼest fou le nombre de «spécialistes» dans ce domaine qui disent absolument n'importe quoi) des nouvelles technologies répéter ce mythe de la compagnie partie de rien dans un garage ou un sous-sol — parce quʼ«en Amérique (peut pas dire «États-Unis», évidemment), la libre entreprise existe encore» et les grands esprits finissent toujours par imposer leurs extraordinaires inventions à la seule force de leurs poignets...

      Jean-Marc Gélineau, Montréal

    • Clermont Domingue - Abonné 17 novembre 2020 10 h 46

      Vous avez tout vrai, mais le changement doit venir du coeur.Passer de la cupidité à la générosité, c'est long.

  • Raynald Blais - Abonné 17 novembre 2020 06 h 13

    Utopisme inquiétant

    M. Thomas Piketty, expert mondial sur les inégalités, comprend les inquiétudes populaires entretenues par le flou autour de la sortie des crises économique et sanitaire actuelles. Il ne rassure pourtant pas en constatant que les gouvernements pourraient être tentés encore une fois d’enrichir les riches en reportant aux calendes grecques le développement plus juste et durable rêvé. Il ne rassure pas d’autant plus qu’il ne semble pas s’intéresser aux forces sociales et aux lois économiques qui amènent cette fatalité, auquel cas un plan pourrait être élaboré pour les neutraliser et les abolir.
    Selon M. Piketty, ce n’est pas d’un plan réaliste dont nous avons besoin pour nous rassurer, mais l’utopie d’un "nouvel ancien système", un socialisme participatif dans un écrin capitaliste, pas trop centralisé, suffisamment pour concurrencer les capitalismes d’État de Russie et de Chine. Il est donc convenu qu’une telle proposition n’exige pas une révolution radicale, mais une simple évolution intellectuelle et politique… et dans l’empressement d’y arriver, un pouvoir coercitif à défaut d’être convaincant.

    • Nadia Alexan - Abonnée 17 novembre 2020 13 h 10

      À monsieur Blais: Les études démontrent que la période de 30 ans après la Deuxième Guerre mondiale, quand les gouvernements ont obligé les grandes entreprises à payer leur juste part d'impôt, soit 90 %, la société était plus juste, plus prospère et l'économie plus performante.
      Personne ne gagne quand les grandes entreprises cachent leurs profits dans les paradis fiscaux, sans contribuer à la distribution de la richesse. Les inégalités dans une société ne favorisent pas le ressors économique.
      Même l'ancien gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney, a grondé les grandes entreprises qui n'ont rien fait pour la relance de l'économie avec les réductions des impôts qu'elles ont reçue.

    • Raynald Blais - Abonné 17 novembre 2020 16 h 22

      À moi-même : les études démontrent également que le capitalisme a vieilli depuis les trente glorieuses. La société est moins juste, moins prospère et l’économie moins performante. Il y a relativement plus de pauvres moins pauvres et moins de riches plus riches. Et l’écart entre riches et pauvres s’est creusé. La concurrence du capitalisme a engendré le monopole et la pauvreté. Rêver de revenir en arrière est un luxe que de moins en moins de gens peuvent se permettre. Le capitalisme a vieilli et aucune cure socialisante ne le rajeunira.

    • Nadia Alexan - Abonnée 17 novembre 2020 17 h 21

      À monsieur Blais: Alors, quoi faire? Il faut toujours chercher la justice sociale au lieu de croiser les mains à ne rien faire. Monsieur Piketty, comme d'autres économistes d'ailleurs, essaye d'humaniser l'économie prédatrice basée sur la cupidité.
      Les entrepreneurs essayent de nous convaincre que l'être humain est égoïste de nature et il cherche toujours son propre intérêt. Ce n'est pas vrai.
      Il y a quelques années, CBC a fait une enquête sur ce que les Canadiens réclament comme héros. La majorité a voté pour Tommy Douglas, le père du «médicare» ou les soins de santé publique. Ils n'ont pas mentionné les oligarques des GAFAM, les Jeff Bezos et les Mark Zuckerberg de ce monde.

    • Raynald Blais - Abonné 17 novembre 2020 23 h 07

      À moi-même : Alors, quoi faire? Bien qu’humaniser le capitalisme soit nécessaire dans le court terme pour venir en aide aux défavorisés, pour mobiliser une majorité dans une révolution sociale, économique et politique, faut viser le renversement de "l’économie prédatrice basée sur la cupidité", aussi humanisée puisse-t-elle être dans les rêves les plus fous de M. Piketty.

  • Larry Tremblay - Abonné 17 novembre 2020 09 h 38

    Morale du ressentiment

    Nietzche avait bien analysé la morale du ressentiment des gens du bas de l'échelle sociale. Si vous êtes inquiets des théories du complot, il serait tentant de dire que les riches, pour devenir encore plus riches, seraient sans doute prêts à « investir » dans le ressentiment de la masse populaire pour qu'elle s'opposent aux impôts et que le véritable ennemi est l'étranger. On pourrait même lui faire croire fort utilement que les riches et les grandes entreprises trouveront par « miracle » des moyens de lui faire bénéficier d'une pluie de quelques centimes.

  • Clermont Domingue - Abonné 17 novembre 2020 11 h 55

    Piketty se trompe.

    Pourquoi les milliers de milliards imprimés par les BANQURES CENTRALES seraient-ils transformés en dettes à long terme?
    Pourquoi telles créations monétaires grossiraient-elles les actifs des plus riches afin que ces derniers empochent les intérêts payés par les plus modestes?

    Piketty, économisme de gauche, me semble,ici,plus prisonnier du système que Chrystia Freeland et Carolyn Wilkyns.

    Merci monsieur Desrosiers. Continuez à tapper sur le clou. Il finira par rentrer!

  • Guy Dethurens - Abonné 17 novembre 2020 19 h 51

    Pourquoi ?

    Qui pourrait répondre aux questions posées par M, Domingue : "Pourquoi les milliers de milliards imprimés par les BANQUES CENTRALES seraient-ils transformés en dettes à long terme?
    Pourquoi telles créations monétaires grossiraient-elles les actifs des plus riches afin que ces derniers empochent les intérêts payés par les plus modestes?"
    Je trouve l'article de M. Desrosiers pas clair.