Un avenir difficile à entrevoir pour les chômeurs depuis mars

Au fil des semaines, la menace d’une perte de savoir-faire professionnel, d’une méfiance des employeurs potentiels et d’un sentiment de découragement, qui peuvent conduire à accepter des emplois de moins bonne qualité ou à abandonner, grossit.
Photo: Getty Images Au fil des semaines, la menace d’une perte de savoir-faire professionnel, d’une méfiance des employeurs potentiels et d’un sentiment de découragement, qui peuvent conduire à accepter des emplois de moins bonne qualité ou à abandonner, grossit.

De plus en plus nombreux, des travailleurs sans emploi depuis des mois ne voient pas encore la lumière au bout du tunnel. Mais leurs cicatrices seront peut-être moins profondes que lors des récessions précédentes.

Mercredi, David Beauchemin était animé par un regain d’espoir. Le trentenaire était sur le point de passer une entrevue pour un emploi dans son domaine, la représentation en vin. C’est une occasion qu’il n’attendait plus. Le sommelier de formation est au chômage depuis le tout début de la pandémie, quand les restaurants du Québec ont dû fermer leurs salles à manger.

« Il y a vraiment des moments où l’on sombre », confie celui qui fait partie des 448 000 chômeurs de longue durée au pays, selon les plus récentes données de Statistique Canada. « C’est difficile quand on ne voit pas d’avenir. L’impression de n’aller nulle part, c’est vraiment dur. »

Au départ, ça ne devait être qu’une mise à pied jusqu’en septembre. Mais la situation catastrophique dans le milieu de la restauration a prolongé son chômage, au point où le Montréalais n’en voyait pas la fin. Au fil des mois et de sa recherche d’emploi, M. Beauchemin a craint de devoir quitter le domaine qui le passionne.

« Au début, tu vises des trucs précis, puis tu élargis au monde du vin en général, puis au monde de la nourriture… Ensuite, tu te dis que tu accepterais un peu n’importe quel emploi », souligne celui qui remercie le gouvernement pour les programmes d’aide financière qui lui permettent de payer ses factures.

Il y a vraiment des moments où l’on sombre

 

Au Mouvement Action-chômage (MAC) de Montréal, les intervenants reçoivent justement une multitude d’appels de gens qui ont touché la Prestation canadienne d’urgence, puis qui reçoivent maintenant l’assurance-emploi.

« Beaucoup de gens n’ont pas retrouvé du travail depuis mars dernier, constate Jérémie Dhavernas, du MAC de Montréal. Si la crise dure, les gens vont avoir touché le maximum et ce sera direction l’aide sociale. »

La fragilité financière de plusieurs chômeurs s’accentue donc peu à peu.

Une forte augmentation

Dans son dernier portrait d’ensemble de la situation de l’emploi au pays, Statistique Canada expliquait vendredi dernier que l’évolution du chômage de longue durée va devenir un « indicateur clé » ces prochains mois. Or, bien que le nombre total de chômeurs qui cherchaient un emploi depuis au moins six mois sans succès fût encore en dessous, au mois d’octobre, des niveaux observés durant les récessions de 1981-1982 et de 1990-1992, il connaît actuellement sa plus forte augmentation depuis que des statistiques comparables ont commencé à être publiées, en 1976.

Si la question revêt une telle importance, c’est que ce chômage prolongé peut infliger des dommages durables à la fois aux individus et à l’économie tout entière, explique Etienne Lalé, professeur d’économie à l’Université du Québec à Montréal. Chez les travailleurs, il est notamment associé à une plus grande précarité financière, qui se traduit parfois par des problèmes de santé mentale et physique, et même par une diminution de l’espérance de vie.

À mesure que passent les semaines, la menace d’une perte de savoir-faire professionnel, d’une méfiance des employeurs potentiels et d’un sentiment de découragement, qui peuvent conduire à accepter des emplois de moins bonne qualité ou à abandonner, tout simplement, grossit. Pour l’économie tout entière, cela présente le danger d’une reprise qui reste molle en plus d’un terrible gaspillage de capital humain.

Mais le Québec échappera peut-être au pire cette fois-ci, dit Etienne Lalé. « La crise actuelle est différente », note-t-il. Largement provoquées par la lutte des pouvoirs publics contre la pandémie de COVID-19, les pertes d’emplois actuelles n’auront probablement pas le même effet culpabilisant et ostracisant sur les travailleurs que les autres récessions, d’autant plus que de nombreux employeurs ont conservé des liens avec leurs employés.

« Tout le monde est dans le même bateau, lance d’ailleurs David Beauchemin. J’aurais de la misère à imaginer que les gens me tiendraient rigueur de ne pas avoir travaillé pendant la pandémie. »

Toujours instable

Exceptionnellement généreux, les premiers programmes d’aide financière d’urgence ont probablement contribué aussi à amortir le choc financier pour les chômeurs, note Etienne Lalé.

Le Québec a aussi « l’avantage » d’être entré dans la crise en situation de rareté de main-d’œuvre, rappelle l’expert. « Cela devrait faciliter un redéploiement des travailleurs des secteurs sinistrés vers les domaines où des emplois sont disponibles »

Geneviève Godin travaille sur des projets artistiques personnels et passe plus de temps avec ses enfants depuis qu’elle a perdu en mars son emploi sur appel au Musée des beaux-arts de Montréal. Sa baisse de revenus complique sa recherche d’un nouveau logement convenant au budget de sa famille. Mais elle est loin de se laisser abattre.

« Je ne lâcherai jamais mon domaine, affirme celle qui était aussi enseignante spécialisée en arts. Dans les arts, c’est toujours instable, alors je n’ai pas peur de ce qui peut arriver. » Elle suit présentement une formation dans l’espoir de donner prochainement des cours en ligne.

David Beauchemin, de son côté, a combattu le découragement en acceptant de petits boulots, comme faire de la taille dans un vignoble, et en se tournant vers des activités comme la lecture, la cuisine et le jardinage. Et il espère recevoir de bonnes nouvelles professionnelles d’ici quelques jours.

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