​Analyse: vision embrouillée par la crise

En l’espace d’à peine six mois, on a tergiversé à la Banque du Canada entre un optimisme modéré et un pessimisme modéré, en déviant momentanément vers l’extrême.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne En l’espace d’à peine six mois, on a tergiversé à la Banque du Canada entre un optimisme modéré et un pessimisme modéré, en déviant momentanément vers l’extrême.

Deux gouverneurs, deux degrés d’intensité. En l’espace d’à peine six mois, on a tergiversé à la Banque du Canada entre un optimisme modéré et un pessimisme modéré, en déviant momentanément vers l’extrême. Une lecture prévisionnelle, dont la complexité dépend, finalement, de l’évolution de la pandémie et de la réponse des gouvernements.

On exagère l’ampleur de la crise, disait Stephen Poloz dans une table ronde avec quelques journalistes tenue le 21 mai, avant que le gouverneur de la Banque du Canada ne cède sa place à Tiff Macklem. « Je crois que, tout bien pesé, la vague [de pessimisme] que j’entends est un peu trop extrême. » Stephen Poloz en avait contre cette habitude d’utiliser des indicateurs macroéconomiques conventionnels pour mesurer un choc économique qui n’a rien d’une récession traditionnelle. « La chute du PIB ne reflète pas un changement profond du comportement ni de la confiance des acteurs économiques. Les gouvernements ont mis l’économie sur pause. » Lorsqu’ils lèveront leurs mesures de confinement, « on peut s’attendre à un retour rapide de l’activité », croyait-il.

Ce qui s’est produit avec la relance estivale, soutenue par l’efficacité des programmes de soutien mis en place. Mais l’ancien gouverneur avait aussi sous la manche un Rapport sur la politique monétaire renfermant aussi un scénario pessimiste prévoyant l’éclosion d’une deuxième vague. La destruction d’emplois et d’entreprises serait alors d’une telle ampleur que le Canada ne pourrait retrouver son niveau d’activité économique prépandémie même au-delà de 2022, pouvait-on y lire.

Ainsi rattrapé, le nouveau gouverneur se fait donc plus pessimiste (ou réaliste c’est selon). Le scénario retenu repose sur les postulats que « les autorités n’auront pas à réimposer des mesures de confinement aussi vasteset généralisées qu’au printemps » et « que des vaccins et des traitements efficaces seront offerts à la population générale d’ici le milieu de 2022 ». Mais aussi que la pandémie produira des effets à long terme, voire structurels, ramenant la croissance potentielle autour de 1 % (contre 1,8 % avant la pandémie) jusqu’en 2023. « Il manque encore plus de 700 000 emplois par rapport au niveau d’avant la pandémie. Pour mettre ces chiffres en perspective, rappelons que le sommet atteint durant la Grande Récession il y a un peu plus de dix ans avait été d’environ 425 000 emplois perdus », retient-il.

Dans la foulée, le PIB canadien devrait se contracter de 5,7 % en 2020 selon la nouvelle cible de la banque centrale pour ensuite afficher une croissance moyenne de 4,2 % en 2021 et de 3,7 % en 2022, sous l’impulsion des dépenses de ménages contraints toutefois à la prudence et à une confiance refroidie. Tout compte fait, le Conseil de direction de la Banque du Canada s’attend à ce que l’activité économique demeure poussive « jusque dans le courant de 2023 ».

En juillet, les projections de la Banque du Canada esquissaient plutôt une chute de 7,8 % du PIB cette année, suivie d’une poussée de 5,1 % en 2021. Entre les deux, le rebond de l’emploi et du PIB dans la phase dite de réouverture a été un peu plus fort que ce qui était anticipé dans le précédent Rapport sur la politique monétaire.

La pandémie impose son diktat. L’actuelle phase dite de récupération n’y échappe pas, tributaire qu’elle est de l’évolution de la crise sanitaire. Oxford Economics en donne une illustration avec ses projections d’une contraction de 5,3 % du PIB canadien cette année suivie d’une croissance de 5,9 % l’an prochain, la différence avec les cibles de la banque centrale étant la croyance en une vaccination largement administrée un an plus tôt, soit au milieu de 2021.

Mais cette phase n’échappera pas à l’influence des résultats de l’élection présidentielle. Oxford, Moody’s Analytics et d’autres analystes réputés soutiennent qu’une victoire démocrate offrirait le potentiel à l’économie américaine de récupérer plus rapidement ses pertes causées par la COVID-19, vers la mi-2021 croit Oxford, soit deux trimestres plus tôt que le scénario de base retenant le statu quo politique à Washington.

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