​Analyse: l’effet de l’impôt sur l’ampleur et la direction de la croissance

L’économiste américain Arthur Laffer
Photo: Jim Watson Agence France-Presse L’économiste américain Arthur Laffer

Le contraste ne pouvait pas être plus grand. Pour lancer la 6e édition de leur conférence internationale sur la fiscalité, les organisatrices de TaxCOOP2020 ont invité, lundi matin, l’économiste américain Arthur Laffer et sa consœur italo-américaine Marianna Mazzucato à camper le contexte historique dans lequel allait se tenir l’événement virtuel qui réunira jusqu’à vendredi 135 conférenciers et 2300 participants.

Arthur Laffer est célèbre pour sa courbe, non pas de hanche, mais tirée d’une théorie. Cette théorie veut que plus une taxe est élevée, plus elle rapporte de recettes, mais jusqu’à ce qu’elle atteigne un seuil au-delà duquel ces recettes plafonnent et même diminuent parce que les contribuables trouveront alors toutes sortes de moyens pour éviter de la payer, quitte à moins s’enrichir. Résumée par la formule « trop d’impôt tue l’impôt », la « courbe de Laffer » ne précise pas quel est ce seuil à ne pas dépasser, mais a largement été utilisée pour justifier une baisse des impôts, y compris par son auteur.

Taxes plus ou moins mauvaises

« Toutes les taxes sont mauvaises, mais certaines le sont moins que d’autres », a répété lundi le professeur Laffer qui a conseillé les présidents américains républicains de Richard Nixon à Donald Trump, mais qui est surtout fier de ses années aux côtés de Ronald Reagan.

Le mieux à faire dans ce contexte, selon lui, est notamment de débarrasser le système fiscal du maximum de conditions et d’exceptions afin d’en assurer l’application la plus simple et la plus large possible, d’en augmenter ainsi l’efficacité et les recettes, et de pouvoir réduire d’autant les taux d’imposition.

Il n’est évidemment pas question, dans cette histoire, de réallouer ces gains d’efficacité fiscale au financement d’autres missions de l’État. « Le gouvernement n’est généralement pas la solution, mais le problème », a déclaré Arthur Laffer, reprenant une célèbre citation de Ronald Reagan pour être bien sûr que tout le monde ait compris le fond de sa pensée.

Marianna Mazzucato avait un tout autre point de vue à mettre de l’avant, à commencer par les effets soi-disant délétères que les impôts auraient sur la croissance économique.

Elle en veut pour exemple ce « mythe » voulant qu’il suffirait de réduire les impôts des entreprises pour leur permettre d’investir plus dans la recherche et le développement de toutes sortes de nouvelles technologies porteuses de gains de productivité, de création de richesse et de plus d’emplois.

« Les profits des entreprises n’avaient jamais été aussi élevés et les impôts aussi bas que ces dernières années et pourtant, cela n’a pas paru sur leur niveau d’investissements. »

En fait, dit l’experte mondiale sur le sujet, les grandes innovations technologiques dont il est question sont souvent le résultat de l’investissement des gouvernements dans des domaines que les entreprises jugeaient au départ trop obscurs ou trop risqués pour s’y aventurer. Les fameux téléphones intelligents qui ont fait la gloire et la fortune du géant des technologies Apple seraient bien stupides sans l’Internet, le GPS, l’écran tactile et le système d’aide vocale qui découlent tous de la recherche financée par les pouvoirs publics, rappelle-t-elle, citant son exemple préféré.

Le même phénomène s’observe aussi du côté des grandes compagnies pharmaceutiques et de tant d’autres entreprises dont le succès n’aurait pas été possible sans l’aide directe et indirecte des pouvoirs publics, note l’économiste. Et l’on ne parle pas des infrastructures publiques, des écoles et du financement public de la santé sans lesquels elles ne pourraient pas non plus fonctionner.

Aussi est-il un comble, dit-elle, de voir plusieurs de ces mêmes compagnies recourir à toutes sortes d’embrouilles pour ne pas payer leur juste part d’impôt.

Changement de direction

De plus, l’économie ne va pas seulement de haut en bas, au gré des périodes de croissance ou de récession, a fait valoir Marianna Mazzucato lundi. « Elle a une direction aussi. »

Si l’on veut, entre autres, qu’elle s’engage dans une croissance à plus long terme, qu’elle réduise plutôt qu’elle ne creuse les inégalités et qu’elle aille de pair avec une réduction la crise climatique, on aura besoin des revenus que les taxes et les impôts assurent aux gouvernements, mais pas seulement. Parce qu’elle peut encourager ou décourager certains comportements en jouant sur leurs prix pour les consommateurs et les entreprises, la fiscalité ne devrait pas chercher à se faire aussi discrète et neutre que possible, mais « au contraire, à faire pencher la balance vers la direction recherchée ».

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