Les supergrappes d’Ottawa accusent du retard, selon le Directeur parlementaire du budget

La supergrappe du Québec porte sur l’intelligence artificielle, appliquée notamment au transport aérien.
Photo: Getty Images / iStockphoto La supergrappe du Québec porte sur l’intelligence artificielle, appliquée notamment au transport aérien.

Le programme des supergrappes d’innovation du gouvernement fédéral a démarré encore plus lentement que ce à quoi on s’attendait, et a peu de chances d’atteindre ses objectifs en matière notamment de croissance économique et de création d’emplois, estime le Directeur parlementaire du budget (DPB).

Ottawa avait déjà prévu que le programme, auquel il doit consacrer 918 millions sur cinq ans, commencerait doucement, avec des dépenses réelles de seulement 104 millions pendant sa première année, en 2019-2020, suivies d’une rapide accélération la deuxième année (259 millions), puis la troisième (354 millions). Dans les faits, seulement 30 millions ont été dépensés lors de la première année par l’ensemble des cinq supergrappes au Canada, soit moins de 30 % du total prévu, rapporte Yves Giroux dans une analyse dévoilée mardi.

Ce faux départ n’est pas sans lui rappeler les nombreux problèmes et retards qui ont affligé le programme phare du premier mandat de Justin Trudeau d’investir 187 milliards de plus en 10 ans dans les infrastructures. « L’expérience a montré que, lorsqu’on accuse un tel retard dès le départ, le problème risque de s’accélérer au fil des années », a-t-il déclaré dans un entretien téléphonique avec Le Devoir.

Retombées illusoires

Censées aider les entreprises à prendre le virage de l’innovation et de la nouvelle économie, les cinq supergrappes sont réparties à travers le Canada et portent sur les technologies numériques (Colombie-Britannique), les industries des protéines (Prairies), la fabrication de prochaine génération (Ontario), l’économie océanique (provinces atlantiques), ainsi que l’intelligence artificielle (Montréal).

Comptant sur un engagement financier équivalent, voire supérieur, de la part des entreprises privées, le programme fédéral n’avait mené qu’à l’annonce de 45 projets au moment où le DPB a arrêté de compter, c’est-à-dire le 6 mars dernier. Ces projets représentaient, à terme, des engagements financiers totaux de 277 millions, dont 97 millions du gouvernement fédéral et 180 millions du secteur privé, et promettaient la création de presque 4000 emplois sur 10 ans.

À ce rythme, a calculé le DPB, il faudrait trouver 355 projets de plus pour dépenser les budgets prévus et l’on créerait, au mieux, la moitié des 50 000 emplois sur 10 ans promis. Quant à l’augmentation du produit intérieur brut de 50 milliards de dollars sur 10 ans que le programme est censé apporter, Yves Giroux ne voit pas comment elle pourrait être possible. Il faudrait que les quelque 2 milliards en investissements totaux espérés se traduisent par des retombées économiques 25 fois plus élevées, alors que les experts attribuent aux investissements en recherche et développement tout au plus un effet multiplicateur de 3 à 8.

Attendez de voir

Le directeur général de la supergrappe de l’intelligence artificielle (appelée Scale AI) ne remet pas en cause les données recueillies par le DPB, il demande seulement qu’on laisse au projet un peu de temps. « Il faut savoir qu’au moment où il a pris sa photo, nous n’étions réellement en activité que depuis environ neuf mois, dit Julien Billot. Je suis sûr que dans un an le portrait sera très différent. »

Bénéficiant d’un financement total sur cinq ans de 230 millions du fédéral et de 53 millions de Québec, la supergrappe montréalaise avait déjà annoncé, le 31 mars, une vingtaine de projets totalisant 111 millions, dont près des deux tiers provenaient de ses partenaires du secteur privé. « Et plusieurs autres se sont ajoutés depuis », dit Julien Billot.

Ce dernier ne doute pas un instant qu’il parviendra à atteindre sa propre cible de 400 millions en investissement et de 25 000 emplois créés ou préservés au terme des cinq années du projet et pense bien que les autres supergrappes auront autant de succès. Ottawa s’est montré innovateur à plus d’un chapitre, dit-il, en confiant notamment la gestion de son programme à des organisations externes et en souhaitant lancer des entreprises pour aller vers la recherche et le développement plutôt que l’inverse. « Je crois que le Canada est en train de gagner son pari. »

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