Le Québec investit dans le pétrole en pure perte

Le gouvernement a injecté au moins 27 millions de dollars dans des entreprises qui ont tenté de développer, depuis 2012, des projets d’exploitation pétrolière qui n’ont encore jamais vu le jour.
Photo: Larry MacDougal La Presse canadienne Le gouvernement a injecté au moins 27 millions de dollars dans des entreprises qui ont tenté de développer, depuis 2012, des projets d’exploitation pétrolière qui n’ont encore jamais vu le jour.

L’État québécois a dépensé au moins 120 millions de dollars en fonds publics dans des projets pétroliers depuis huit ans, et ce, sans qu’aucun de ceux-ci ne voie le jour. Le Devoir a d’ailleurs appris qu’une entreprise qui pilotait des projets qui ont reçu plusieurs millions a décidé de tourner le dos au Québec. Le gouvernement Legault demeure néanmoins ouvert à l’exploitation pétrolière en Gaspésie, une région où il est actionnaire du projet le plus avancé et qui compte toujours plusieurs permis d’exploration.

Selon une comptabilisation non exhaustive du Devoir réalisée à partir de données fournies par Investissement Québec, le gouvernement a injecté au moins 27 millions de dollars dans des entreprises qui ont tenté de développer, depuis 2012, des projets d’exploitation pétrolière qui n’ont encore jamais vu le jour.

C’est le projet Galt, situé à l’ouest de Gaspé, qui a reçu le plus de fonds de l’État québécois, qui détient encore aujourd’hui « un peu plus de 17 % de la propriété ». En 2012, puis en 2015, Investissement Québec y a investi deux tranches de 5 millions de dollars. Une autre somme de 8,4 millions s’est ajoutée en 2017, pour un total de 18,4 millions en cinq ans. Le projet était alors contrôlé par l’entreprise québécoise Junex, qui a été acquise en 2018 par l’albertaine Cuda Oil and Gas, qui a revendu ses actifs en 2019 à Ressources Utica.

Quelles sont les intentions de cette entreprise contrôlée par des intérêts autrichiens et qui détient toujours plus de 4000 km2 de permis d’exploration en Gaspésie ? Ressources Utica a refusé notre demande d’entrevue. Un mandat de lobbying actif auprès du gouvernement du Québec précise toutefois qu’elle demande les « autorisations requises » afin d’amorcer une exploitation « sans fracturation » à Galt. Et selon les informations disponibles au ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN), un « avis de découverte de gisement » de pétrole léger a déjà été transmis pour un des quatre puits qui ont été forés à Galt. Lors d’« essais de production » en 2015 et 2016, pas moins de 17 000 barils ont été pompés, sur un potentiel évalué alors par Junex à huit millions de barils.

Investissement Québec a également injecté 8,5 millions de dollars dans une « coentreprise » avec Pétrolia pour le projet Bourque, situé non loin de Murdochville, et dont l’exploitation aurait nécessité des opérations de fracturation. Mais rien ne s’est concrétisé. La société d’État a aussi pris une « participation » de 12,3 millions de dollars dans Pétrolia, qui a depuis été revendue pour une somme inconnue, même si tout indique que l’État a essuyé une perte. Quant à la québécoise Pétrolia, elle est passée sous le contrôle de Pieridae Energy en 2017.

Le Devoir a d’ailleurs appris que cette entreprise albertaine, qui détient plus de 10 000 km2 de permis selon les données fournies par le MERN, n’a plus d’intérêt pour le développement de projets pétroliers au Québec. Directeur aux relations externes, James Millar a indiqué que Pieridae a « réévalué » ses intérêts à la fin de 2019 et que ceux-ci ne cadrent plus avec les projets « pour le futur ». « Donc, nous n’avons pas de plan de développement dans la province. »

L’époque où certains acteurs de l’industrie rêvaient d’un développement intensif du secteur pétrolier au Québec pourrait donc être révolue. Il faut aussi rappeler qu’en plus des 27 millions de dollars dépensés dans des projets en Gaspésie, le gouvernement a dépensé pas moins de 92 millions dans la saga d’Anticosti. De cette somme, 62 millions ont été versés directement aux cinq entreprises (dont Pétrolia, Corridor Resources et Junex) qui détenaient des intérêts sur l’île, en guise de compensation pour la fin du projet. À cela s’ajoutent les frais de 30 millions pour les travaux lancés en 2014, ainsi qu’une somme toujours inconnue pour assurer la « restauration » des puits forés sur Anticosti.

Ouverture à Québec

Il est toutefois difficile de savoir si le désistement de Pieridae pourrait sonner le glas des projets pétroliers au Québec, qui ont déjà coûté plus de 120 millions de dollars à l’État depuis 2012. Le président de l’Association de l’énergie du Québec (qui représente des entreprises du secteur), Éric Tétrault, n’a pas répondu à nos questions. Même silence du côté des autres entreprises contactées, dont Ressources & Énergie Squatex, qui détient environ 4000 km2 de permis d’exploration dans le Bas-Saint-Laurent.

Le gouvernement Legault ne ferme pas la porte à l’autorisation de projets d’exploitation pétrolière et gazière dans le Bas-Saint-Laurent et en Gaspésie, deux régions qui comptent plus de 30 000 km2 de permis d’exploration au total et où la fracturation peut être autorisée, selon les dispositions de la Loi sur les hydrocarbures. « Il faut rappeler que, pour l’instant, aucun projet n’est rendu au stade de l’exploitation. La Loi sur les hydrocarbures et ses règlements d’application prévoient un cadre strict, et le gouvernement a toujours été clair sur le fait que celui-ci devrait être respecté. Le fait que l’État détient des participations financières dans certains projets n’est pas un critère qui influencera la manière dont ceux-ci seront évalués », a précisé le cabinet du ministre Jonatan Julien, responsable du MERN.

La Gaspésie ne sera jamais l’Alberta

 

À Gaspé, on critique la mainmise du gouvernement sur ce dossier. « Les municipalités n’ont aucun pouvoir pour encadrer cette industrie, le gouvernement s’étant arrogé tous les pouvoirs en cette matière », a déclaré le maire Daniel Côté. La Ville dit avoir plusieurs « préoccupations » sur les projets dans la région, tout en réclamant une évaluation des impacts environnementaux et sociaux avant toute exploitation.

Professeur retraité du Département des sciences de la Terre et de l’atmosphère de l’UQAM et observateur du dossier des hydrocarbures depuis plusieurs années, Marc Durand estime que le potentiel pétrolier dans l’est du Québec est très faible. Seul le site de Galt présenterait un potentiel, mais « de taille faible ». « La Gaspésie ne sera jamais l’Alberta », résume-t-il.

Ces constats font dire au porte-parole du groupe d’opposants aux projets pétroliers Environnement vert plus, Pascal Bergeron, que les fonds publics dépensés pour les projets pétroliers auraient été mieux investis ailleurs. « Ce sont des dizaines de millions de dollars qui ont été injectés dans des projets qui n’ont pas débouché et qui créeraient tout au plus quelques dizaines d’emplois à long terme. Dans n’importe quel autre secteur en Gaspésie, cet argent aurait pu créer davantage d’emplois et plus de richesse. On pourrait soutenir des entrepreneurs, développer des initiatives en agriculture, améliorer le secteur touristique, etc. »

Plus de 100 puits à retrouver

En plus des fonds publics dépensés dans les projets d’exploration, le gouvernement doit aussi prendre en charge plusieurs puits pétroliers abandonnés au fil des décennies en Gaspésie et dans le Bas-Saint-Laurent. Il faut dire que les forages y ont débuté à la fin du XIXe siècle. Selon les données fournies par le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles, on y compte 188 puits « inactifs », dont 177 en Gaspésie. Dans ces régions, 103 sont recherchés. Les rapports des puits déjà retrouvés indiquent toutefois que de la « contamination » aux hydrocarbures dans le sol a été détectée dans plusieurs cas.

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