L'heure juste: l’épouvantail de la dette

Avec la baisse des taux d’intérêt, les frais de la dette du Canada ont diminué durant la pandémie. 
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Avec la baisse des taux d’intérêt, les frais de la dette du Canada ont diminué durant la pandémie. 

Le 8 juillet dernier, l’ancien ministre des Finances Bill Morneau a causé un certain choc en dévoilant les dernières projections financières du gouvernement fédéral. On s’attendait à ce que la dette et le déficit bondissent, mais peut-être pas à ce point. Le manque à gagner pour l’année financière en cours atteindra au moins 343 milliards de dollars. La dette, pour la première fois de l’histoire du pays, dépassera les 1000 milliards !

Le chef conservateur Erin O’Toole n’a pas caché son inquiétude. Dans une entrevue au Globe and Mail, il disait craindre les retombées potentielles de cette situation budgétaire. « Si les taux d’intérêt changent, les temps seront durs », a-t-il prédit, évoquant la possibilité que la lourdeur des frais de la dette rende difficile de financer des programmes aussi fondamentaux que les transferts en santé et les pensions de vieillesse.

Il faut dire que le Canada s’est déjà retrouvé dans cette situation. Dans les années 1990, les frais de la dette étaient élevés au point d’accaparer plus de 35 % des revenus du gouvernement en 1995-1996 et de représenter 6 % de la valeur de notre économie, le fameux produit intérieur brut (PIB).

La situation est toutefois bien différente aujourd’hui, s’entendent les économistes Jean-Pierre Aubry et Yves St-Maurice. Avant la crise de la COVID-19, la dette du Canada représentait seulement 31,1 % du PIB, ce qui le classait parmi les premiers de classe des pays du G7. Les frais de la dette, eux, représentaient à peine 1,1 % du PIB et à peine 7 % et des poussières des revenus du gouvernement fédéral. Depuis, tous les pays riches se sont lourdement endettés pour affronter la crise. Le Canada n’est pas seul et se compare avantageusement.

Fait plus important encore, les frais de la dette ont diminué durant la pandémie, gracieuseté de la Banque du Canada. Cette dernière a réduit les taux d’intérêt à leur niveau plancher (0,25 %) et mis en branle une politique d’achat d’obligations gouvernementales, y consacrant environ 5 milliards par semaine.

Le résultat : le gouvernement paiera moins de frais d’intérêt cette année qu’avant l’explosion de la dette. Selon le Portrait économique et budgétaire présenté par M. Morneau en juillet, il en coûtera à Ottawa 19,5 milliards en 2020-2021 en frais de la dette, comparativement à 24,5 milliards l’année précédente, alors qu’il avait beaucoup moins d’emprunts. Du coup, les frais de la dette ne devraient pas représenter beaucoup plus que 7 % des revenus et seulement 0,9 % du PIB cette année.

Ce n’est pas tout. La Banque du Canada a annoncé cette semaine qu’elle ajusterait son approche en fonction des besoins de la relance et du contrôle de l’inflation. Après avoir surtout acheté des obligations à court terme au printemps, elle a commencé à acquérir des obligations à plus long terme, soit de deux ans ou plus. Ce qui veut dire que le gouvernement fédéral bénéficiera plus longtemps de ces bas taux d’intérêt, sans compter le refinancement d’autres obligations sur les marchés qui, eux aussi, offrent actuellement des taux très bas.

« La Banque du Canada agit de la sorte, non pas tant pour réduire la facture du gouvernement, mais surtout pour soutenir l’économie et assurer sa relance », explique Yves St-Maurice, membre de la Chaire de recherche sur la fiscalité et les finances publiques de l’Université de Sherbrooke. Le gouvernement en bénéficie, c’est évident. « L’allongement du terme des emprunts facilite et stabilise la planification budgétaire du gouvernement. »

Titulaire de la Chaire, Luc Godbout relève toutefois qu’environ 60 % de la dette fédérale arrivera à échéance d’ici trois ans. Sera-t-il possible de refinancer cette portion à un taux acceptable ? Ne pas y parvenir changerait la donne, un risque qui n’est pas « nécessairement grand pour le Canada », dit-il, mais quel message sera « envoyé aux agences et aux prêteurs si rien n’indique une volonté de diminuer la croissance de la dette en [présentant] par exemple un plan de résorption, ou, à tout le moins, de réduction du déficit » ?

« La dette va encore augmenter », indique M. St-Maurice. La question est de combien, et surtout, à quelle vitesse. Jean-Pierre Aubry, qui a travaillé à la Banque du Canada pendant une trentaine d’années, ajoute qu’une succession de déficits très élevés pourrait ébranler la confiance des marchés et occasionner une hausse des taux d’intérêt, et, du coup, accroître la part des revenus alloués aux frais de la dette.

Il ne s’agit pas, pour ces économistes, de refuser d’investir dans la relance. La fin des programmes temporaires et une reprise de l’activité économique, avec revenus fiscaux à la clé, vont améliorer le bilan du gouvernement. La dette encourue est soutenable pour l’instant, mais, pour le demeurer, il faut un plan crédible pour la suite des choses.

« Ce qui donne confiance aux marchés financiers est la démonstration que le gouvernement a le contrôle de ses dépenses, que ces dernières permettront d’en arriver dans deux ou trois ans, par exemple, à une relance solide et qu’il retourne à une saine gestion des finances publiques avec stabilisation de la dette ou sa réduction par rapport au PIB », résume Yves St-Maurice.

Cela met en relief l’importance du discours du Trône qui sera présenté le 23 septembre et l’énoncé économique qu’on promet pour plus tard cet automne. Les réponses des autres partis, en particulier de l’opposition officielle conservatrice, menée par M. O’Toole, seront elles aussi importantes, souligne M. Aubry, qui ne perd pas de vue que ce gouvernement est minoritaire et qu’une élection peut arriver à tout moment.

 
 

Une version précédente de cette chronique, qui identifiait erronément l’économiste Yves St-Maurice, a été corrigée.