La famille Audet rejette l’offre de rachat de Cogeco par Altice

Louis Audet, président exécutif du conseil d’administration de Cogeco Communications. Connue pour son réseau de câblodistribution, l’entreprise est également présente dans la téléphonie sans fil et l’accès Internet, et elle détient 23 stations de radio au Québec.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Louis Audet, président exécutif du conseil d’administration de Cogeco Communications. Connue pour son réseau de câblodistribution, l’entreprise est également présente dans la téléphonie sans fil et l’accès Internet, et elle détient 23 stations de radio au Québec.

Il aura fallu moins de deux heures après l’annonce d’une offre non sollicitée pour Cogeco mercredi matin pour que la famille Audet refuse la proposition de 10,3 milliards du groupe américain Altice, dont le plan serait de garder les actifs aux États-Unis et de revendre la portion canadienne à Rogers.

Si le premier ministre François Legault s’inquiète déjà du sort du siège social, d’autres se demandent ce que réservent les prochaines semaines : est-ce le début d’une conversation ?

Altice, dont l’offre pour Cogeco est une manière de mettre la main sur les activités d’Atlantic Broadband, huitième câblodistributeur américain, a pris tout le monde par surprise.

La compagnie, elle-même quatrième câblodistributeur du pays, a mis des détails sur la table : elle promet 800 millions à la famille Audet et céderait les actifs canadiens pour 4,9 milliards à Rogers, 20 ans après la campagne infructueuse du groupe torontois visant à acheter Vidéotron.

L’intérêt des actionnaires

Avant le refus de la famille fondatrice, le chef de la direction d’Altice, Dexter Goei, s’était dit « persuadé » que Louis Audet et les conseils de Cogeco (celui de la société mère et de sa filiale Cogeco Communications) « agiront dans le meilleur intérêt des actionnaires » dans l’évaluation de l’offre.

La direction de Cogeco n’a pas voulu faire de commentaires, outre l’expression de son refus. Même si la famille ne souhaite pas vendre ses actions, l’offre devait tout de même être soumise « pour examen aux conseils d’administration des sociétés », a indiqué Cogeco. À l’heure actuelle, Rogers détient 41 % des actions avec droit de vote subalterne de Cogeco, mais la famille Audet, grâce à l’effet de ses actions à votes multiples, contrôle 69 % des droits de vote.

Au sein de la filiale Cogeco Communications, où se trouvent les actifs de câblodistribution, Rogers possède 33 % des actions à droit de vote subalterne.

Connue à la base pour son réseau de câblodistribution, deuxième en importance au Québec et en Ontario, Cogeco est également présente dans la téléphonie sans fil et l’accès Internet. Le chiffre d’affaires de ces activités s’est élevé à 2,3 milliards l’an dernier.

69%
Ce sont les droits de vote que contrôle la famille Audet grâce à l’effet de ses actions à votes multiples.

La compagnie détient aussi 23 stations de radio au Québec, dont 98,5 FM et FM93, Rythme et The Beat. Plusieurs d’entre elles ont déjà appartenu au groupe ontarien Corus, dont le 98,5 FM, alors que d’autres ont été acquises auprès de RNC Media.

Du côté de Rogers, dont les visées sur Vidéotron avaient semé l’émoi dans la classe politique à l’hiver 2000, à ses activités de télécommunications se greffent 54 stations de radio un peu partout au Canada, mais aucune au Québec.

« Sous la gestion de M. Audet, de la famille Audet et des 4500 membres de l’équipe Cogeco, Cogeco a bâti une entreprise emblématique au Canada et aux États-Unis, a affirmé le président de Rogers, Joe Natale.

Cette offre importante reflète les réalisations incroyables de la famille Audet et des employés de Cogeco. Rogers est heureuse à l’idée d’étendre sa gamme de technologies et de produits de pointe à 1,8 million de foyers et d’entreprises additionnels. »

Altice USA, qui a multiplié les acquisitions depuis quelques années, compte 4,9 millions de clients dans 21 États américains. L’acquisition d’Atlantic Broadband, que Cogeco a acheté pour la somme de 1,4 milliard $US en 2012, lui donnerait plus de poids dans 11 États.

À la Bourse de Toronto, l’action de Cogeco a gagné 16 %, à 92,19. Altice offre 106,53 $ pour chaque action subordonnée de Cogeco, une prime de 30 % sur le cours moyen du mois d’août.

Des réactions dans le secteur

Le dépôt d’une offre non sollicitée sur Cogeco a suscité des réactions chez les observateurs du monde des télécommunications, où l’on soulevait le spectre d’une nouvelle concentration, mais aussi à Québec.

En entrevue au FM93, le premier ministre François Legault a dit qu’il « n’est pas question de laisser cette entreprise québécoise déménager son siège social en Ontario ». Il a dit s’être entretenu avec M. Audet en matinée.

L’annonce d’Altice et de Rogers a fait bondir le président et chef de la direction de Québecor, Pierre Karl Péladeau. « Cogeco, ça existe vraiment et c’est un vrai siège social à Montréal, à la Place Ville-Marie, qui va disparaître dans cette transaction », a-t-il écrit sur son compte Twitter.

Il n’est pas question de laisser cette entreprise québécoise déménager son siège social en Ontario

 

Le député Martin Ouellet, porte-parole en matière de finance au Parti québécois, a estimé que l’offre « n’augure rien de bon ». « Allons-nous perdre un autre siège social ? Emplois maintenus ou perdus ? Qu’en serait-il du contenu local qu’elle produit ? De son implication dans nos régions ? Rationalisation ? » s’est-il interrogé sur Twitter.

Début d’une discussion ?

« On n’en voit plus de ces offres hostiles », a remarqué Louis Hébert, professeur de stratégie à HEC Montréal et spécialiste en fusions et acquisitions. « Ça fonctionne rarement », dit-il, car souvent elles se butent à un refus ou donnent lieu à des prix très élevés.

Les entreprises préfèrent s’entendre, selon lui. « Ce qui est particulier, dans ce cas-ci, c’est qu’on s’adresse à une entreprise dont la propriété est contrôlée par une famille. Faire une proposition non sollicitée à une famille, c’est encore plus incongru. En fait, j’ai l’impression que c’est le début d’une conversation. »

Les 23 stations de radio de Cogeco n’ont pas de « grande valeur stratégique » pour Rogers, a estimé un analyste de Valeurs mobilières Desjardins, Maher Yaghi, dans une note aux clients. « Nous croyons que Stingray pourrait vouloir faire une offre pour les actifs radio de Cogeco au Québec », a-t-il écrit.

De manière plus large, croit M. Yaghi, le spectre d’une transaction pourrait rencontrer une certaine résistance de la part du gouvernement Legault, mais aussi de la part de Québecor. Il ne voit pas d’opposition significative du côté du Bureau de la concurrence ou du CRTC.

Le refus de la famille Audet pourrait inciter Altice à bonifier son offre, a poursuivi M. Yaghi, en ajoutant ceci : « Et si l’enjeu, aux yeux de la famille, ne tourne pas autour du prix ? »

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