Le sexe du risque économique

Les femmes tendent davantage à travailler dans les secteurs économiques qui exigent des échanges en personne, tels que les commerces de détail, le tourisme et l’hôtellerie, particulièrement touchés par la crise.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Les femmes tendent davantage à travailler dans les secteurs économiques qui exigent des échanges en personne, tels que les commerces de détail, le tourisme et l’hôtellerie, particulièrement touchés par la crise.

La crise engendrée par la pandémie de coronavirus menace une partie des progrès économiques réalisés par les femmes ces dernières décennies.

Premières touchées par la crise sanitaire et par les mesures de confinement adoptées par les gouvernements pour freiner la contagion, les femmes tardent aussi, plus que les hommes, à s’en remettre, a observé mardi le Fonds monétaire international (FMI) dans un blogue cosigné, entre autres, par sa directrice générale, Kristalina Georgieva.

« Après 30 ans de progrès, la pandémie de COVID-19 menace de creuser de nouveau le retard des femmes sur les hommes en matière de possibilités économiques », y déplore-t-on.

Observable aussi bien dans les pays riches que dans les économies en développement, le phénomène tient à plusieurs facteurs.

L’un d’eux, explique-t-on, est que les femmes tendent davantage à travailler dans les secteurs économiques qui exigent des échanges en personne, tels que les commerces de détail, le tourisme et l’hôtellerie, particulièrement touchés par la crise. Dans les pays en voie de développement, elles sont aussi surreprésentées dans les secteurs de l’économie informelle où les salaires sont plus faibles, les filets de sécurité très minces et la protection du droit du travail souvent nulle.

Les femmes continuent aussi à assumer plus que leur part des tâches familiales et ménagères non rémunérées, à raison d’une moyenne de 2,7 heures de plus par jour que les hommes, et ont, à ce titre, essuyé le gros de l’impact de la fermeture des écoles et des garderies ou des précautions à prendre pour les parents âgés vulnérables.

Enfin, dans les pays pauvres, on a vu bien des jeunes filles forcées de quitter l’école et de travailler pour compléter les revenus de la famille, hypothéquant du même coup leurs propres perspectives économiques à long terme, souligne le FMI.

Au Canada

Il n’est pas nécessaire de chercher loin pour constater cet écart entre les hommes et les femmes. Dans ses derniers chiffres sur l’emploi, il y a deux semaines, Statistique Canada rapportait que les femmes avaient regagné, en juin, 89 % de leurs emplois perdus depuis le début de la crise, contre 92 % pour les hommes. Plus globalement, lorsqu’on fait le total des travailleurs sans emploi et des personnes qui voudraient travailler plus d’heures qu’elles ne le peuvent, on arrive à un taux de sous-utilisation de la main-d’œuvre féminine de 28 % comparativement à 25 % du côté des hommes et alors que normalement les deux taux sont les mêmes.

Du côté des travailleurs faiblement rémunérés (moins de 16,03$/heure), le niveau d’emploi des femmes en était encore à 75 % de son niveau du mois de février contre 85 % chez les hommes.

 

Chez les parents d’enfants de moins de 18 ans, 14,3 % des femmes rapportaient travailler moins de la moitié de leurs heures habituelles contre seulement 8,7 % chez les hommes.

Tombées, en avril, à un taux de participation au marché du travail qui n’avait pas été aussi bas (55 %) depuis le milieu des années 80, les Canadiennes risquent d’avoir une longue et difficile pente à remonter, a prévenu, la semaine dernière, une analyse de la Banque royale du Canada.

« Il est inquiétant de constater que le rôle démesuré des femmes dans les secteurs les plus touchés par la récession, additionné aux incertitudes persistantes quant à la disponibilité des écoles et des garderies à l’automne, fait que le terrain perdu ne sera pas facilement récupéré. »

 

Reprise au féminin

La Banque royale n’est pas la seule à insister sur l’importance de la question de la garde des enfants pour la suite des choses, non seulement pour les travailleuses, mais pour l’économie tout entière.

« Les garderies seront la sauce secrète de la reprise économique », déclarait le mois dernier l’économiste Armine Yalnizyan, chercheuse à la Atkinson Foundation, devant le comité permanent des Finances de la Chambre des communes à Ottawa.

Les garderies seront la sauce secrète de la reprise économique

Avec une économie qui repose à 56 % sur la consommation des ménages, et des femmes qui représentent une part importante de ce pouvoir d’achat, a-t-elle fait valoir, « il ne pourra pas y avoir de reprise économique au Canada sans reprise au féminin, et il n’y aura pas de reprise au féminin sans service de garde. »

« La dure réalité de la pandémie est que le ralentissement économique menace de ramener l’avancement de l’égalité des femmes une génération en arrière », a mis en garde mardi une chercheuse du Centre canadien de politiques alternatives, Katherine Scott, avant de presser les gouvernements de tenir compte des effets inégaux de la crise et d’en appeler, à son tour, à la mise en place d’un système public de services de garde au Canada.

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