Les disparités entre riches et pauvres devant l’inflation

Une banque alimentaire à Montréal
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Une banque alimentaire à Montréal

Riches et pauvres ne sont pas égaux devant l’inflation.

Les prix des biens et services consommés par les ménages les plus modestes ont augmenté plus vite au cours des 20 dernières années au Québec que ceux des ménages les plus aisés, rapporte une étude dévoilée ce mercredi par l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS).

L’augmentation du coût de la vie auquel ont été confrontés les ménages de deux personnes ou plus de 1999 à 2019 a été de 29,7 % pour le cinquième le plus pauvre et de 30,2 % pour le quintile suivant contre seulement 24,8 % pour les ménages appartenant au groupe du cinquième des plus riches et 23,6 % pour les 10 % des plus aisés.

Cet écart d’inflation de 5 à plus 6 points de pourcentage entre les 40 % des familles les plus pauvres et les plus riches tient au fait que les deux groupes ne consomment pas les mêmes choses et que les prix des uns ont plus augmenté que les prix des autres, explique l’IRIS.

63%
C’est l’augmentation des dépenses alimentaires en 20 ans, qui accaparent en moyenne 17 % de l’ensemble des dépenses des plus pauvres contre seulement 12,5 % pour les plus riches.

C’est le cas notamment des dépenses alimentaires dont les prix ont augmenté de 63 % en 20 ans et qui accaparent, en moyenne, 17 % de l’ensemble des dépenses des plus pauvres contre seulement 12,5 % pour les plus riches.

Le même phénomène s’est produit aussi, mais à l’envers, pour les loisirs dont les prix n’ont pas augmenté, mais reculé de 3,4 % depuis 20 ans, au plus grand bonheur des plus riches qui y consacrent de 7,7 % à 8,2 % de leurs dépenses comparativement à seulement 4,9 % pour les plus pauvres.


Une imprécision lourde de conséquences

Ces écarts sont complètement gommés dans les statistiques habituelles sur l’évolution de l’indice des prix à la consommation (IPC), a observé en entretien téléphonique au Devoir Minh Nguyen, chercheur associé à l’IRIS et coauteur de l’étude, avec Pierre-Antoine Harvey.

C’est un problème parce que cela empêche de voir un creusement des inégalités entre riches et pauvres, mais pas seulement, dit le politologue. L’IPC sert souvent de base de calcul ou de justification dans la fixation de toutes sortes de choses dont dépendent directement les ménages de revenus modestes, comme le salaire minimum et le montant de certains transferts sociaux. « Si on sous-estime la hausse du coût de la vie à laquelle ils font face, ils se retrouvent ainsi doublement pénalisés. »

 
3,4%
C’est le recul du prix des loisirs depuis 20 ans, au grand bonheur des plus riches qui y consacrent de 7,7 % à 8,2 % de leurs dépenses, comparativement à seulement 4,9 % pour les plus pauvres.

Les différences dans la composition des paniers de consommation entre riches et pauvres ne sont pas le seul angle mort sur la réalité que vivent ces derniers, rapporte l’étude de l’IRIS. Cherchant à refléter aussi fidèlement que possible l’évolution des habitudes de consommation des Canadiens, Statistique Canada ajuste périodiquement ce qu’elle met dans le panier de biens et services dont elle rapporte le prix chaque mois, changeant, par exemple, le poids relatif accordé aux coûts d’une ligne téléphonique fixe et d’un service de téléphonie mobile, ou tenant compte non seulement des prix affichés sur la rue principale, mais aussi dans le commerce électronique.

Or, contrairement aux plus riches, les ménages les plus pauvres semblent ajuster leurs préférences en matière de biens et services en fonction, notamment, de l’évolution de leurs prix, substituant ceux dont le coût augmente le plus vite par d’autres aux prix plus stables ou déclinants.

« Cela peut être aussi une forme d’appauvrissement qui n’est pas détectée, note Minh Nguyen. Il est peu probable, par exemple, que la diminution du poids relatif des dépenses alimentaires dans le budget de ces familles soit parce qu’elles choisissent soudainement de moins manger. On peut croire, plutôt, que l’augmentation des prix de l’alimentation va forcer, par exemple, des gens à acheter moins de viande et à manger plus de pâtes. »

Un effet COVID-19

Le contexte actuel ne fera rien pour arranger les choses, a observé mardi dans un communiqué l’autre coauteur de l’étude de l’IRIS, Pierre-Antoine Harvey. « L’explosion des coûts des aliments prévue dans les prochains mois à cause de la crise liée à la COVID-19 risque d’affecter grandement les familles les plus pauvres. »

Les deux chercheurs n’en concluent pas que les mesures habituelles de l’inflation au Canada et au Québec sont incorrectes, mais plutôt incomplètes. Les gouvernements devraient, selon eux, tenir compte du fait que l’augmentation des prix se révèle plus forte pour les ménages les plus modestes dans le calcul des mesures qui leur sont destinés, comme le Crédit de solidarité. À l’opposé, ils pourraient aussi prendre en compte l’inflation moins élevée dont profitent les plus riches dans la fixation de leur dernier palier d’imposition.

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