Qu’arrivera-t-il à l’achat de Transat par Air Canada?

Sans prédire l’annulation de la transaction, il n’est pas impossible qu’il y ait une renégociation, selon un spécialiste.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Sans prédire l’annulation de la transaction, il n’est pas impossible qu’il y ait une renégociation, selon un spécialiste.

Si la crise qui frappe l’industrie aérienne et les réserves exprimées par des chiens de garde de la concurrence soulèvent des questions sur l’achat de Transat par Air Canada, les spécialistes ne vont pas jusqu’à prédire l’annulation de la transaction. Ce qui ne veut pas dire, prévient l’un d’eux, que l’accord ne pourrait pas faire l’objet d’une renégociation.

« Est-ce qu’Air Canada a besoin de Transat ? C’est la question qu’il faut se poser. Air Canada a peut-être d’autres priorités à gérer actuellement, tout dépendant de la rapidité de la reprise des vols et de l’ouverture des frontières », estime Michel Archambault, professeur émérite à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM et titulaire de la Chaire de tourisme Transat de 1992 à 2012. Pour Air Canada, poursuit-il, la majeure partie des profits sur un vol commercial provient de la classe Économique Privilège et de la classe affaires. « Si la reprise économique est plus lente pour cette catégorie de personnes et de sièges, peut-être qu’ils vont retarder ou renégocier l’entente avec Transat. »

Air Canada a offert 18 $ par action (720 millions en argent comptant) pour Transat. Le titre de Transat a terminé la séance de jeudi à 6,76 $. Quant à Air Canada, son action est passée de 52 $ en janvier à une fourchette se situant entre 14 $ et 20 $. Au 31 mars, la trésorerie et les placements à court terme d’Air Canada étaient de 6,1 milliards, dont 2,6 milliards en liquidités. La compagnie souhaite dégager des économies de 750 millions cette année en repoussant certaines dépenses et en réduisant ses coûts.

« Si la transaction n’a pas lieu, c’est, dans un monde idéal, meilleur pour le consommateur et le public voyageur », croit Isabelle Dostaler, spécialiste des enjeux aérospatiaux et doyenne de la faculté de gestion de l’Université Memorial, à Terre-Neuve. « Sauf que là, les choses vont tellement mal que si la transaction n’a pas lieu, Air Transat risque de disparaître. La situation est tellement difficile en ce moment, même pour un [acteur important] comme Air Canada, pour les transporteurs américains, partout dans le monde. »

Le degré d’incertitude qui plane sur l’industrie est considérable, dit M. Dostaler. « Est-ce qu’on va revenir à nos bonnes vieilles habitudes ? Va-t-il y avoir un après-COVID où ça va redevenir normal, où on va recommencer à prendre l’avion ? Peut-être que oui, peut-être que non. » Si jamais l’entente avec Air Canada ne fonctionnait pas, il faudrait que l’acheteur de rechange soit « quelqu’un aux poches profondes et qui soit très, très patient, car ça peut prendre un bon moment avant que les choses reviennent à la normale, si elles reviennent à la normale. »

Enquête européenne

La Commission européenne a annoncé lundi une enquête approfondie au sujet des répercussions de la transaction sur la concurrence dans les vols transatlantiques. L’analyse porte sur 33 paires de villes entre l’Europe et le Canada, « dont 29 villes d’origine et de destination pour lesquelles les deux compagnies proposent des services directs ». Transat a réagi en disant qu’il s’agit là d’une prolongation qui s’inscrit dans un processus normal et que si tous les feux verts étaient obtenus, la transaction serait achevée au début du quatrième trimestre de 2020. Il faut notamment obtenir l’aval du gouvernement fédéral.

« La question qui se pose aujourd’hui chez Air Canada, c’est est-ce qu’on veut être stratégique et voir la question à moyen et long terme ? Ou veut-on être dans le court terme et faire face à la situation actuelle ? Si on reste dans l’actuel, c’est-à-dire un an, deux ans, tout dépendant de la durée de la crise, la transaction ne se justifie pas vraiment », affirme Mehran Ebrahimi, directeur du Groupe d’étude en management des entreprises de l’aéronautique à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM. Or, si Air Canada regarde à moyen et à long terme, « ils en auront besoin », ajoute-t-il. « Il y aura une après-crise, une situation normale… Les pilotes de Transat, les avions, les trajets, l’expertise de Transat, ce sont des choses qui comptent. » La transaction serait bénéfique à la pérennité de Transat, selon lui.

Au moment où ces lignes étaient écrites, Air Canada n’avait pas encore répondu à une demande d’information du Devoir concernant la transaction. La compagnie a déjà décrit la transaction comme étant source d’une « excellente valeur, tout en procurant également une plus grande sécurité d’emploi aux salariés des deux sociétés grâce à des perspectives de croissance accrues ». Elle prévoit le maintien du siège de Transat et sa marque.