Le bon moment pour un directeur parlementaire du budget à Québec

Eric Girard, ministre des Finances du Québec
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Eric Girard, ministre des Finances du Québec

Le regard exercé et indépendant d’un directeur parlementaire du budget serait particulièrement bienvenu à Québec en ces temps de crise, affirment des experts.

Le contraste est pour le moins frappant, observe Yves St-Maurice. À Ottawa, on en est déjà à trois analyses complètes de l’incidence de la pandémie de COVID-19 sur les finances publiques du gouvernement fédéral et une quatrième devrait venir au cours du mois prochain.

À Québec, « les seules informations sur la situation financière du gouvernement auxquelles on peut se référer remontent à son dernier budget [présenté au début du mois de mars] qui n’avait plus aucun rapport avec la réalité seulement quelques jours plus tard ». 

Dans les deux cas, les ministres des Finances invoquent le trop grand degré d’incertitude pour essayer de faire le point sur l’état de la situation financière du gouvernement, rappellent le président du Comité des politiques publiques de l’Association des économistes québécois (ASDEQ).

La différence vient de la présence, à Ottawa, d’un Directeur parlementaire du budget (DPB) qui en est déjà presque à une trentaine d’analyses et de rapports sur la situation générale ou des mesures particulières depuis le début de la crise, et du fait qu’à Québec on ne dispose toujours pas de ce regard externe.

Il est vrai que le gouvernement québécois ne s’est pas livré à la même orgie de mesures d’aide à analyser que le gouvernement fédéral, mais cela n’a pas empêché l’équivalent du DPB en Ontario (appelé le Bureau de la responsabilité financière) de mener, de son côté, presque une demi-douzaine d’analyses sur les perspectives économiques et financières de la province, l’incidence de la pandémie sur l’emploi ou ses conséquences sur la capacité des hôpitaux.

 

Transparence et indépendance

Outre ces problématiques, il y a toutes sortes d’autres questions qu’un DPB pourrait se poser au Québec, fait valoir l’économiste de l’Université de Sherbrooke, François Delorme. Il pourrait, par exemple, explorer les différentes utilisations possibles du Fonds des générations dans les circonstances, calculer combien on économiserait à offrir des soins à domicile à ceux qui n’ont pas vraiment besoin d’être gardés en CHSLD ou voir comment l’alourdissement de la dette, que laissera inévitablement cette crise aux générations futures, pourrait au moins servir à réduire une autre iniquité intergénérationnelle en accélérant la transition vers une économie verte à la faveur des mesures de relance à venir.

Redevable aux élus de l’Assemblée nationale, un DPB québécois répondrait, d’abord, à un besoin de transparence, fait valoir l’économiste indépendant Jean-Pierre Aubry, un défenseur de la première heure. « Au cours des dernières années, les budgets des gouvernements sont devenus des documents excessivement politiques. Si l’on n’y dit généralement rien d’inexact, il y a beaucoup de choses aussi qu’on n’y dit pas. »

Selon lui, un bon exemple de la contribution apportée par le DPB à Ottawa, Yves Giroux, a été son analyse du coût des promesses des partis lors de la dernière campagne électorale fédérale.

C’est aussi une question de perspectives, dit Yves St-Maurice. « Les gouvernements ont rarement le temps, ou l’envie, de se projeter 10 ou 20 ans dans l’avenir. Un directeur parlementaire du budget ne vise pas tant de se placer dans une attitude de confrontation [que] d’offrir un autre point de vue, dans un esprit de collégialité, mais aussi d’indépendance. »

La professeure de l’École nationale d’administration publique (ENAP) Marie-Soleil Tremblay n’est pas convaincue. « Lorsqu’on fait appel au travail d’un auditeur, c’est parce qu’on a un doute sur la fiabilité des informations qu’on nous produit », dit la comptable qui a travaillé une dizaine d’années au bureau du Vérificateur général du Québec. Or, contrairement à Ottawa, les documents budgétaires à Québec sont détaillés et clairs, dit-elle. Et s’il est vrai que le gouvernement procédera à une mise à jour financière le mois prochain, cela la satisfait pleinement. « Plus tôt, cela n’aurait pas eu de sens. »

Cette fois-ci serait la bonne ?

Près d’une trentaine de pays de l’OCDE se sont dotés d’une forme ou d’une autre de DPB, faisait valoir cet hiver l’ASDEQ lors des consultations prébudgétaires du ministre des Finances, Eric Girard, dans un énième appel à se rallier à cette cause.

Les dernières années, ce qui apparaissait une bonne idée aux partis d’opposition ne l’était plus lorsqu’il arrivait au gouvernement. Cette fois-ci sera peut-être la bonne, l’idée ayant fait l’objet d’une motion unanime de l’Assemblée nationale cet automne et le gouvernement Legault réitérant, encore cet hiver, son intention d’aller de l’avant.

« Honnêtement, il n’y a pas d’avantage pour un gouvernement à s’imposer un pareil boulet, admet François Delorme, à moins d’être animé par un souci de transparence et de croire en la valeur du débat public. »

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