L’aide d’urgence devra être resserrée pour la prochaine vague

L’effet négatif des programmes d’aide sur l’incitation au travail deviendra un problème de plus en plus grand à mesure que se poursuivra le déconfinement de l’économie, estime le fiscaliste et professeur Luc Godbout.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir L’effet négatif des programmes d’aide sur l’incitation au travail deviendra un problème de plus en plus grand à mesure que se poursuivra le déconfinement de l’économie, estime le fiscaliste et professeur Luc Godbout.

Les gouvernements méritent « une bonne note » pour leurs programmes d’aide d’urgence durant la pandémie, estime l’expert Luc Godbout, mais devraient les resserrer pour la prochaine vague.

Au début de la pandémie, la Chaire en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke s’est dit qu’elle devrait dresser une liste des mesures que les gouvernements allaient mettre en place pour aider les travailleurs et les entreprises à passer à travers la crise, et la tenir à jour. « On ne pensait pas que cela deviendrait un travail aussi prenant. Il y a des semaines où des changements sont apportés tous les deux jours », a raconté l’un de ses chercheurs principaux, le professeur Luc Godbout, en entretien téléphonique au Devoir vendredi.

Si un premier bilan devait être dressé de ce feu roulant d’élargissements de programmes existants et d’invention de programmes d’aide ad hoc, il serait plutôt positif, estime-t-il. « Dans l’ensemble, je donnerais une bonne note. Les décisions ont été prises rapidement. On a su rester à l’écoute de la réalité et des gens. On faisait face à une détresse et l’on a agi. »

Les additions et les ajustements continuels ne l’ont pas choqué non plus. « On s’ajustait selon l’évolution de la situation en même temps qu’on laissait le temps aux esprits de prendre la mesure de l’ampleur de la crise. Je doute qu’on aurait accepté que le gouvernement déploie toutes les mesures actuelles dès le départ. »

Problème d’équité

Mais ces mesures sont loin d’être parfaites. Luc Godbout voit, par exemple, un problème d’équité au fait que, en vertu de la Prestation canadienne d’urgence (PCU), un professionnel qui perd son emploi après avoir contribué à l’assurance-emploi toute sa vie a droit à la même aide financière (500 $ par semaine) qu’un étudiant qui a perdu un emploi à temps partiel. Et que dire du fait que ce même étudiant puisse enchaîner, au terme de la limite de 4 mois de la PCU, deux autres mois de prestation en vertu, cette fois, de la Prestation canadienne d’urgence pour les étudiants (PCUE) ? Et tout cela sans qu’on lui demande, en contrepartie, un effort pour se retrouver un emploi.

L’effet négatif des programmes d’aide sur l’incitation au travail était largement théorique tant que l’économie canadienne était « sur pause », admet l’expert, mais il deviendra un problème de plus en plus grand à mesure que se poursuivra le déconfinement de l’économie.

« On a été un peu les seuls dans le monde à ne pas choisir d’élargir les conditions de l’assurance-emploi, mais plutôt de créer quelque chose de complètement nouveau à côté. En même temps, il ne faut pas exagérer la gravité du problème. Tous ces problèmes sont censés être de courte durée. »

 

Avec le retour à la normale, les gouvernements devraient resserrer graduellement les conditions de leurs programmes, croit Luc Godbout. « Si on a pu les élargir tous les deux jours durant la crise, j’imagine que les gens comprendraient qu’on puisse faire, petit à petit, le contraire maintenant. »

Deuxième vague

Dans le cas, malheureusement probable, d’une deuxième vague de pandémie de COVID-19, les gouvernements devraient rouvrir les vannes de leur aide d’urgence, mais en tenant mieux compte, cette fois, des besoins réels de leurs prestataires et de manière à ne pas encourager leur dépendance.

À cet égard, le chercheur ne cache pas sa préférence pour un autre programme mis en place par le gouvernement fédéral, celui de la Subvention salariale d’urgence du Canada (SSUC) versée aux entreprises pour les aider à payer leurs employés en chômage technique. « Ce programme n’a pas les désavantages de la PCU, mais il coûte cher » ; plus de 75 milliards cette année seulement, pour être plus précis, selon le Directeur parlementaire du budget.

Ce dernier prédisait déjà, le mois dernier, un déficit de 252 milliards cette année au gouvernement fédéral. « On doit être plus près de 300 milliards aujourd’hui », estime Luc Godbout. Le Canada restera toutefois relativement moins endetté que les autres pays, et c’est le rôle des gouvernements de délier les cordons de leurs bourses en de telles circonstances. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne doivent pas chercher à utiliser cet argent de la façon la plus efficace possible, ne serait-ce que parce qu’ils en auront aussi besoin ensuite pour leurs plans de relance économique.

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