Quel filet social après la pandémie?

Les gouvernements n’ont pas mis de temps à comprendre que leurs programmes d’assurance-emploi ou d’aide sociale n’allaient pas faire l’affaire devant les millions de travailleurs transformés en chômeurs par la pandémie.
Photo: Getty Images Les gouvernements n’ont pas mis de temps à comprendre que leurs programmes d’assurance-emploi ou d’aide sociale n’allaient pas faire l’affaire devant les millions de travailleurs transformés en chômeurs par la pandémie.

La pandémie de coronavirus a révélé de grands trous dans le filet social, que les gouvernements essaient aujourd’hui de rapiécer dans l’urgence. Ces changements ponctuels conduiront-ils à des réformes permanentes ou seront-ils oubliés aussitôt la crise passée ?

La construction de l’État providence a été ponctuée par les grandes catastrophes collectives, rappellent les experts, les deux guerres mondiales nous ayant notamment légué l’impôt sur le revenu et les premiers grands programmes sociaux. La pandémie de COVID-19 aura-t-elle le même effet ?

« Lors d’une récession ordinaire, la majorité de la population continue généralement d’avoir le sentiment de regarder de loin ce qui arrive à d’autres, explique Alain Noël, professeur au Département de sciences politiques de l’Université de Montréal. Mais avec la pandémie, même si nous ne sommes toujours pas égaux, nous nous sentons quand même tous concernés par ce qui arrive aux autres. »

Or, les gouvernements n’ont pas mis longtemps à comprendre que leurs programmes d’assurance-emploi ou d’aide sociale n’allaient pas faire l’affaire devant les millions de travailleurs transformés en chômeurs par la pandémie de COVID-19 et leurs mesures de confinement.

Aussi les gouvernements ont-ils instauré une série de nouvelles mesures ad hoc, comme la Prestation canadienne d’urgence (PCU), plus larges, plus rapides et plus généreuses que les programmes existants. Moins stigmatisante, par exemple, que l’aide sociale, cette nouvelle forme d’aide a aussi l’avantage d’être versée indépendamment de la valeur des actifs (maison, épargne retraite…) et sans la pression constante de trouver un autre emploi.

Une aide imparfaite

Cette aide n’est toutefois offerte, pour le moment, que pour quatre mois, et bien qu’extraordinairement inclusive, elle n’est pas disponible pour tous. Le Centre canadien de politiques alternatives a récemment estimé que 16 % de tous les Canadiens sans emploi, ou 1,4 million de personnes, n’ont toujours droit ni à l’assurance-emploi ni à la PCU.

Certains y voient néanmoins une étape importante dans une possible amélioration durable du filet social au Canada. Peut-être même une avancée vers l’établissement d’un futur revenu minimum garanti.

La situation est toutefois loin de plaire à tous les employeurs, notamment dans les secteurs où les salaires sont plus bas et les conditions de travail plus difficiles, comme le commerce de détail et l’agriculture. « Alors que certaines provinces, comme le Québec, cherchent désespérément à envoyer des jeunes Canadiens sur le terrain pour aider les agriculteurs, Ottawa offre du financement aux étudiants afin qu’ils puissent rester à la maison, à être payés à ne rien faire », écrivait la semaine dernière dans une lettre ouverte l’économiste de la Faculté d’agriculture de l’Université Dalhousie Sylvain Charlebois.

Il y a le coût aussi de toutes ces mesures. À elle seule, la facture de la PCU dépassera les 35 milliards cette année, a estimé le Directeur parlementaire du budget, Yves Giroux, en même temps que le déficit du gouvernement fédéral devrait bondir de 25 milliards à 250 milliards.

Raquel Fonseca connaît bien ces enjeux. L’économiste de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM faisait partie du comité d’experts auquel le gouvernement du Québec a commandé un rapport sur le revenu minimum garanti en 2017. Les problèmes du coût d’un tel programme, mais aussi de son effet négatif sur l’incitation au travail, revenaient sans cesse.

Il y aurait probablement déjà lieu, selon elle, de commencer à raffiner les nouvelles mesures mises en place pour mieux aider les travailleurs qui en ont le plus besoin, et préparer les autres à un retour au travail. Dans certains cas, on pourrait, par exemple, commencer à lier l’aide financière à de la formation professionnelle.

Le monde à venir

Pour Alain Noël, le scénario optimiste serait que le choc infligé par la pandémie serve, au moins, à nous rappeler « l’importance des mécanismes collectifs de protection sociale ». « Au Québec, il semble assez évident que la priorité devrait aller à l’amélioration des services offerts aux personnes âgées, alors qu’à Ottawa, il faudrait que ce soit l’assurance-emploi. »

Le scénario pessimiste serait que, sitôt la crise passée, on prenne peur devant l’ampleur des déficits et qu’on revienne aux politiques d’austérité du passé. « La fenêtre se ferme souvent très rapidement. »

Au Québec, il semble assez évident que la priorité devrait aller à l’amélioration des services offerts aux personnes âgées, alors qu’à Ottawa, il faudrait que ce soit l’assurance-emploi

La crise actuelle offre un « laboratoire naturel », mais il est encore trop tôt pour en tirer des leçons à long terme, observe Raquel Fonseca. Certains enseignements pourraient toutefois devoir être mis en pratique très rapidement, « surtout si d’autres vagues [de contamination] devaient venir dans les prochains mois ». 

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