Histoires d’entreprises qui ont dû s'adapter à la vie avec le coronavirus

Faire fonctionner une entreprise en temps de pandémie est un exercice d’adaptation brutal. Il requiert travail, remise en question et esprit de collaboration à tous les échelons.

Le week-end dernier, Sara Côté s’est offert un rare privilège : trois jours de congé pour fêter son anniversaire et se reposer un peu. « Ça faisait six semaines consécutives que je travaillais sans arrêt et je peux vous dire qu’on finit chaque jour complètement brûlé », raconte la présidente et directrice générale de l’animalerie La Grande ménagerie et des boutiques Animatout, dans la région de Sherbrooke.

En plus de ses tâches habituelles, elle venait de terminer la conception et le lancement d’un système de commande par Internet. « On y pensait depuis longtemps, mais toutes sortes de raisons techniques nous avaient amenés à reporter cela à plus tard. Mais là, on s’est dit qu’on ne pouvait plus attendre. »

Les animaleries font partie de la longue liste de plus d’une centaine d’industries, secteurs économiques, services publics et autres organisations jugés essentiels par Québec et ayant eu droit, à ce titre, de poursuivre leurs activités au cours des dernières semaines en dépit des règles de confinement. Leur nombre devrait augmenter bientôt, à mesure que ces règles seront assouplies en vertu d’un plan que doit dévoiler le gouvernement Legault cette semaine.

On sera toutefois encore bien loin d’un retour à la normale. À l’animalerie La Grande ménagerie, par exemple, il n’est plus permis aux clients de venir en famille pour voir les chatons, chiots, oiseaux et reptiles à vendre. Il n’est même plus permis de se servir soi-même dans les étalages. Les clients font la file et attendent qu’un employé vienne les chercher pour les accompagner dans leurs achats, puis les reconduise à la caisse. Cela permet d’être plus efficace tout en respectant les règles de distanciation physique, d’éviter que tout le monde touche à tout dans le magasin et de rassurer le personnel. « Des employés m’ont dit qu’ils auraient peur de travailler sans cela », confie Sara Côté.

Branle-bas

Roger Bergeron a aussi dû revoir au pas de course l’ensemble du fonctionnement de son usine lorsqu’a éclaté la pandémie de coronavirus. Déjà habitué à des règles sanitaires strictes, le président de la Fromagerie Bergeron, de Saint-Antoine-de-Tilly, en banlieue de Québec, s’est non seulement assuré que ses employés à la production portent des équipements complets de protection et respectent une distance minimale entre eux, mais il a aussi organisé leur travail de manière à ce que la contamination éventuelle de l’un d’eux ne force la fermeture que d’une seule des chaînes de production, pas toutes.

Pour éviter trop de rapprochement, les heures d’entrée au travail ont aussi été décalées, les heures de repas se prennent par corps de métier et des panneaux de plastique transparents ont été installés dans les bureaux de la comptabilité et des ressources humaines. « Et même si l’on travaille encore beaucoup au bureau, on s’arrange pour faire nos réunions sur Skype », confie le chef d’entreprise.

« Il a fallu s’adapter rapidement, mais tous ces changements ne sont pas venus d’un coup », explique-t-il. « On s’échange des idées entre chefs d’entreprise, mais c’est important aussi de prendre le temps d’expliquer les changements aux employés pour qu’ils les comprennent et aient envie de bien les appliquer. »

Il faut qu’on fasse la démonstration au gouvernement qu’il est possible de réduire le confinement sans crainte, parce qu’il faut que cette économie reparte

Chez Hydro-Québec, on a l’habitude des plans de contingence et de la gestion de crise. « L’alerte a été lancée tôt chez nous, avec un appel aux gestionnaires pour qu’ils dressent la liste des services et des effectifs essentiels », rapporte Marc-Antoine Pouliot, chef des Affaires publiques et des médias. Signe de ce degré de préparation, la société d’État avait prévu tellement de masques de protection pour ses propres unités d’intervention qu’elle a pu en donner 200 000 aux travailleurs de la santé.

On avait aussi déjà l’habitude de recourir au télétravail lorsqu’est survenue la pandémie. « Il y a des matins, au début, où les ponts informatiques avec nos serveurs ont planté, mais ce n’est plus arrivé depuis quelques semaines », assure le porte-parole d’Hydro-Québec, dont plus de la moitié (11 000) des quelque 20 000 employés est en télétravail aujourd’hui, auxquels s’ajoutent environ 2500 employés sur le terrain pour assurer les services essentiels.

« On nous a aussi rapidement dit de cesser d’utiliser [l’application de visioconférence] Zoom en raison de ses failles de sécurité. »

Le changement dans le dialogue

Des milliers d’employés du secteur public sont aussi restés à pied d’œuvre. Outre les travailleurs du secteur de la santé, qui font tous les jours la manchette, il s’agit, entre autres, des 40 000 employés de soutien des ministères, des agences publiques et des organismes parapublics.

Contrairement aux employés d’Hydro-Québec ou aux professionnels du secteur public, ces adjoints administratifs, employés de centres d’appels, ouvriers du ministère des Transports, inspecteurs des aliments ou préposés des centres locaux d’emploi ne savaient presque pas ce qu’était le télétravail jusque-là, explique Christian Daigle, président général du Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec. Aujourd’hui, plus de la moitié en font l’expérience.

« Sauf exception, ça s’est généralement bien passé. Surtout lorsqu’on tient compte du caractère soudain de la crise », rapporte le chef syndical. Il a été nécessaire, dans certains cas, d’assouplir certaines règles des conventions collectives pour s’ajuster rapidement à la situation.

Mais, pour ce faire, il a fallu que s’établisse un climat « de communication et de coopération entre employeurs et employés ». « Plutôt que d’arriver avec des solutions toutes faites, l’employeur qui prend le temps de s’appuyer sur le point de vue des travailleurs sur le terrain aboutit à des solutions qui, souvent, parviennent, à la fois, à améliorer la productivité, l’environnement de travail et les services aux citoyens. »

Sara Côté s’est aussi fixé pour règle de rester à l’écoute de ses employés, d’autant plus que la main-d’œuvre se faisait déjà rare avant la crise.

La cheffe d’entreprise ne cache d’ailleurs pas sa frustration devant le trop grand laxisme, selon elle, d’une certaine aide d’urgence offerte aux travailleurs par les gouvernements, qui assure à celui qui renonce à un emploi à temps partiel dans son commerce un revenu supérieur à ses employés à temps plein.

Retour à quelle normalité ?

Roger Bergeron voit d’un bon œil l’annonce du gouvernement d’un plan de retour à la normale. Dans le cas de sa propre entreprise, « on n’a pas encore retrouvé notre rythme de croisière, mais ça s’en vient », assure-t-il. « Il faut qu’on fasse la démonstration au gouvernement qu’il est possible de réduire le confinement sans crainte, parce qu’il faut que cette économie reparte. »

« On ne sera pas revenu à la normale dans deux mois, peut-être même pas dans un an, pense Sara Côté. Pas tant qu’on n’aura pas trouvé de vaccin contre ce virus… et jusqu’à l’apparition du prochain. La planète n’a pas fini de nous envoyer des messages. »

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