Analyse: les leçons de 800 ans de pandémies

Les pertes humaines et économiques infligées par l’épidémie de grippe espagnole en 1918 ont été terribles dans certaines régions des États-Unis. Sur la photo, la Croix-Rouge américaine lors d’une intervention à Saint-Louis, en 1918.
Photo: wikicommons Les pertes humaines et économiques infligées par l’épidémie de grippe espagnole en 1918 ont été terribles dans certaines régions des États-Unis. Sur la photo, la Croix-Rouge américaine lors d’une intervention à Saint-Louis, en 1918.

L’histoire des pandémies depuis la peste noire suggère que l’économie portera longtemps la cicatrice de la COVID-19, mais qu’on profitera peut-être de salaires un peu plus élevés et de taux d’intérêt un peu plus bas.

Déjà en 1918, les gouvernements des villes et des États américains se demandaient jusqu’où devaient aller leurs mesures de confinement pour freiner la propagation de la pandémie. Effrayés par les ravages causés dans les régions plus à l’est infectées les premières, certains, comme les dirigeants de la ville de Minneapolis, au Minnesota, ont été parmi les premiers à fermer les écoles, les églises et les théâtres. D’autres, comme les dirigeants de la ville voisine de Saint Paul, juste de l’autre côté du Mississippi, se sont montrés plus sensibles aux protestations des gens d’affaires qui craignaient l’impact économique de telles mesures et les ont faites aussi courtes et modérées que possible.

Les pertes humaines et économiques infligées par l’épidémie de grippe espagnole ont été terribles pour les deux « villes jumelles », mais plus lourdes cependant à Saint Paul qu’à Minneapolis où le rythme de création d’emplois, par exemple, s’est révélé deux fois plus élevé par la suite. Le même phénomène s’est observé entre d’autres paires de villes similaires, comme Cleveland et Pittsburgh, ou Los Angeles et San Francisco, rapportent Sergio Correia et Stephan Luck, de la Réserve fédérale américaine, et Emil Verner, du MIT, dans une nouvelle étude ce mois-ci.

40 ans de vaches maigres

Mais pourquoi se contenter de reculer de seulement 100 ans ? Une autre étude, celle-là de Sanjay Singh et Alan Taylor, de l’Université de Californie, et Oscar Jorda, de la Réserve fédérale de San Francisco, remonte le cours de l’histoire pour se pencher sur une quinzaine de pandémies ayant fait au moins 100 000 morts chacune. On y commence par la peste noire, qui aurait décimé entre le tiers et la moitié de la population européenne durant le Moyen Âge, et l’on finit avec la pandémie de grippe H1N1 en 2009 (203 000 morts). Aux dernières nouvelles, la pandémie de COVID-19 approchait les 200 000 morts.

Se basant sur des recherches existantes sur l’évolution des taux d’intérêt pour mesurer l’impact de ces crises sanitaires sur l’activité économique, nos experts ont constaté que l’économie continuait d’en subir les effets dépressifs pendant une quarantaine d’années, soit de 4 à 8 fois plus longtemps qu’une crise financière comme celle qui est survenue en 2008.

Cet impact sur la croissance économique tiendrait principalement à la masse de travailleurs et de consommateurs disparus alors que les moyens de production (terres agricoles, ateliers, usines…) restent intacts. Dans son contexte, il n’y a pas de raison d’investir dans de nouvelles capacités de production et la population, de son côté, est plutôt en mode épargne pour effacer les pertes subies durant la crise ou pour se donner un coussin en vue de la prochaine.

En fait, c’est exactement le contraire de l’impact des guerres, où le massacre de centaines de milliers de gens est compensé par la destruction des villes, des routes et des usines qu’il faudra ensuite reconstruire à neuf, notent les auteurs de l’étude.

La réduction brutale du nombre de travailleurs ne va pas sans augmenter la valeur relative de ceux qui restent, observent-ils. Les grandes pandémies exerceraient, ainsi, une pression à la hausse sur les salaires pendant environ une trentaine d’années.

Le choc initial et les transformations structurelles qu’il provoque ont, dans certains cas, accéléré des transformations économiques et sociales. On attribue souvent, par exemple, aux grandes pestes du XVIIe siècle non seulement une augmentation du coût de la main-d’œuvre en Europe, mais aussi de la demande de biens manufacturiers, accélérant du même coup le développement des villes où ils étaient produits. À l’inverse, soulignait le mois dernier The Economist, des épidémies de varioles et de fièvres hémorragiques ont probablement contribué au démantèlement des vastes routes commerciales et des chaînes de production globales mises en place par l’Empire romain et qui allaient prendre 1000 ans à se reconstituer.

Autres temps…

La comparaison entre la situation actuelle et les pandémies passées n’est pas sans risque, admettent volontiers nos experts. À l’époque, par exemple, on ne s’attendait pas à ce que les gens vivent très vieux et l’on craignait surtout la disparition de ceux qui étaient cueillis dans la fleur de l’âge, alors qu’aujourd’hui on s’en fait particulièrement pour nos aînés.

Et puis, nos économies sont beaucoup plus complexes, plus interconnectées, plus dépendantes du secteur des services et mieux appuyées, aussi, par les pouvoirs publics, qu’elles ne l’étaient il y a même seulement 100 ans, rappellent les auteurs de l’étude sur la grippe espagnole aux États-Unis.

Mais si l’histoire devait malheureusement se répéter, on aurait au moins la consolation de profiter de taux d’intérêt réduits pendant des décennies à venir, concluent les trois autres. Cela devrait notamment avoir l’heur de plaire aux gouvernements qui auront besoin de financer les milliards qu’ils annoncent depuis des semaines en aide d’urgence et les milliards qui devront venir par la suite en mesures de relance économique.

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