La Banque du Canada renonce à faire des prévisions

Le mandat de sept ans de Stephen Poloz à la tête de la Banque du Canada prendra fin en juin.
Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le mandat de sept ans de Stephen Poloz à la tête de la Banque du Canada prendra fin en juin.

Signe de l’extraordinaire niveau d’incertitude qui entoure la crise de la COVID-19, la Banque du Canada renonce à faire des prévisions économiques et augmente ses injections de liquidités.

Sans surprise pour les analystes, la banque centrale a laissé son taux directeur inchangé mercredi. Après trois diminutions consécutives de 50 points de pourcentage chacune le mois dernier ayant ramené son principal outil d’intervention monétaire de 1,75 % à 0,25 %, le gouverneur de la Banque, Stephen Poloz, a estimé avoir désormais atteint « sa valeur plancher » et n’a montré aucun appétit pour ce qui est de s’aventurer sur le terrain des taux d’intérêt négatifs, comme le fait, par exemple, la Banque centrale européenne.

Fait plus surprenant, l’édition printanière du Rapport sur la politique monétaire ne comprenait aucune prévision économique pour les prochains trimestres et les prochaines années, contrairement à son habitude. La suite des choses dépend de tellement de variables difficiles à prédire, dont la durée des mesures de confinement des pouvoirs publics et la façon dont les ménages et les entreprises s’adapteront à la situation, que de telles prévisions auraient offert « une information faussement précise », a déclaré le gouverneur Poloz en téléconférence.

Du meilleur au pire

La Banque du Canada a offert à la place un graphique illustrant le champ des possibles entre un scénario « optimiste » et un autre plus sombre. Dans la première version de l’histoire, l’économie canadienne aurait reculé, par rapport à la fin de 2019, de 1 % au premier trimestre de cette année et de 15 % au deuxième. Dans ce monde, les mesures de confinement seraient assouplies promptement à partir de fin mai-début juin et l’aide des pouvoirs publics aux consommateurs et aux entreprises leur permettrait de reprendre rapidement leur vie normale, à l’exception peut-être des secteurs les plus touchés, comme l’hébergement et la restauration.

Dans le scénario plus sombre, l’économie canadienne se serait repliée de 3 % au premier trimestre de l’année et de 30 % au second trimestre, toujours par rapport à la fin de 2019. Ensuite, le prolongement de la pandémie, la faiblesse de la croissance mondiale et les prix du pétrole déprimés causent la destruction de tellement d’emplois et d’entreprises au pays que l’activité économique ne parvient pas à retrouver son niveau d’avant la pandémie même au-delà de 2022.

« Je suis raisonnablement optimiste. Le meilleur scénario est encore atteignable », a déclaré Stephen Poloz, notamment parce que les pouvoirs publics, avec leurs politiques, et l’ensemble des Canadiens, par leur respect des consignes, « font du bon travail ».

Statistique Canada est toutefois venu gâcher le portrait mercredi. S’adaptant à « la situation unique à laquelle est confrontée l’économie canadienne », l’institution n’a pas attendu, en effet, d’avoir terminé son processus normal d’enquête pour dévoiler une première estimation du recul du produit intérieur brut au premier trimestre, qu’elle a fixé tout juste en deçà du scénario du pire de la Banque du Canada, à –2,6 %, en raison notamment d’un repli de 9 % seulement au mois de mars. « Il s’agirait de la diminution mensuelle la plus marquée du PIB depuis le début de la série, en 1961 », a indiqué Statistique Canada.

Mardi, le Fonds monétaire international avait prédit un recul du PIB canadien de 6,2 % cette année, suivi d’un rebond partiel de 4,2 % l’an prochain.

Les milliards de la Banque

En attendant, la Banque du Canada n’a pas l’intention de rester les bras croisés. Réitérant, mercredi, que l’essentiel de l’aide économique d’urgence et des futurs politiques de relance économique devront être de la responsabilité des gouvernements, l’institution a annoncé l’injection de nouvelles liquidités pour s’assurer du bon fonctionnement des marchés financiers et de leur capacité d’accompagner la future reprise.

Prenant acte de l’explosion des besoins de financement des gouvernements, la banque centrale achètera désormais jusqu’à 40 % (plutôt que 25 %) des nouveaux bons du Trésors mis aux adjudications par le gouvernement fédéral et acquerra jusqu’à 50 milliards d’obligations des gouvernements provinciaux en plus des 10 milliards déjà annoncés. Dix autres milliards d’obligations de compagnies pourront aussi être achetées. Depuis le début de la crise, la banque centrale rapporte avoir, ainsi, déjà accumulé plus de 200 milliards de nouveaux actifs.

Poloz tire sa révérence

À ceux qui voient arriver, en juin, la fin de son mandat de sept ans à la tête de la Banque du Canada et qui voudraient qu’on lui demande de rester encore un peu pour aider à traverser la crise, Stephen Poloz a répondu de ne pas s’en faire. Son successeur, dont le processus de sélection « est complété à 90 % », héritera d’une équipe compétente qui a participé à toutes les décisions. « J’aurais souhaité que les circonstances soient plus favorables », a-t-il néanmoins admis.

Je suis raisonnablement optimiste. Le meilleur scénario est encore atteignable.