Les industries culturelles inquiètes de ne pas se qualifier au programme d’aide fédéral

«L’annulation des festivals nous pend au nez, il y a la menace d’un été sans spectacles: il faut déjà penser à l’après», souligne la directrice générale de l'ADISQ, Solange Drouin.
Photo: Getty Images «L’annulation des festivals nous pend au nez, il y a la menace d’un été sans spectacles: il faut déjà penser à l’après», souligne la directrice générale de l'ADISQ, Solange Drouin.

Si les entreprises culturelles privées seront admissibles au gigantesque plan de subvention salariale du gouvernement fédéral, plusieurs se demandaient mercredi comment il sera possible de répondre à un critère d’admissibilité fondamental : faire la preuve des pertes de revenus pour un mois donné.

« Ça ne semble pas du tout adapté à des industries qui ont des revenus cycliques », estime ainsi Hélène Messier, p.-d.g. de l’Association québécoise de la production médiatique (AQPM), qui représente quelque 150 entreprises du milieu de l’audiovisuel.

Le plan présenté mercredi par le ministre fédéral des Finances prévoit que l’admissibilité à la subvention salariale (75 % du salaire des employés) sera « généralement déterminée par le changement des revenus mensuels d’un employeur ». Par exemple, pour se qualifier à la première tranche de subvention, une entreprise devra prouver que ses revenus de mars 2020 ont été d’au moins 30 % inférieurs à ceux de mars 2019.

Pour un commerce dont les revenus sont relativement stables d’un mois à l’autre ou d’une année à l’autre, cette étape ne sera pas nécessairement compliquée. « Mais pour une entreprise qui a des revenus sporadiques, qui arrivent ponctuellement, au fur et à mesure que les projets avancent [ou que les crédits d’impôts sont encaissés], ça va être difficile de se qualifier », craint Hélène Messier.

Pour une entreprise qui a des revenus sporadiques, qui arrivent ponctuellement, au fur et à mesure que les projets avancent, ça va être difficile de se qualifier

La même préoccupation anime l’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ), qui représente près de 250 entreprises. « Je pense que ce critère du 30 % [comparé sur un mois précis de l’année dernière] va faire en sorte que peu de nos entreprises vont pouvoir en bénéficier », indique la directrice générale, Solange Drouin.

Elle illustre : « Il est possible qu’en mars dernier les artistes d’une compagnie [de production] étaient en création. Celle-ci n’avait alors pas de revenu. Mais cette année, mars devait être un gros mois pour cette même compagnie. La crise brise réellement son élan, mais elle ne pourra pas justifier d’avoir perdu 30 % par rapport à l’année dernière… »

De même, dit-elle, l’architecture du plan de subvention risque de pénaliser les entreprises qui étaient en croissance, qui seront elles aussi placées devant des comparatifs qui ne reflètent pas la réalité. Le ministre Bill Morneau a soutenu que le fédéral saurait être flexible et qu’il pourra considérer d’autres moyens de mesurer les pertes.

Financement public

L’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), qui regroupe une centaine de maisons d’édition, était pour sa part plus rassurée que l’AQPM ou l’ADISQ en fin de journée. « On craignait au départ que les entreprises qui reçoivent des fonds publics ne soient pas admissibles, mentionne en entretien le directeur général, Richard Prieur. Mais on nous a confirmé qu’on ciblait les entreprises dont la main-d’œuvre est déjà payée par le fédéral. On ne parle pas des subventions comme celles qui soutiennent le secteur culturel. »

M. Prieur estime que les éditeurs n’auront pas « de problème particulier » avec la règle du 30 %. « Ils peuvent suivre de près leurs ventes à la semaine. Je pense donc qu’on pourra dresser des parallèles » avec les chiffres de 2019.

Cela dit, peu importe si une entreprise se qualifie dans le cadre du plan de subvention salariale — ce qui lui permettra d’éviter de mettre à pied ses employés —, les défis demeureront entiers pour les différentes industries culturelles, préviennent les patronnes de l’AQPM et de l’ADISQ.

« Il y a eu une réaction rapide et judicieuse des institutions et des ministères pour faire sortir des liquidités, devancer le paiement de subventions, donner accès à du crédit, souligne Solange Drouin. Mais l’annulation des festivals nous pend au nez, il y a la menace d’un été sans spectacles : il faut déjà penser à l’après. »

Comme plusieurs autres, les entreprises du secteur culturel peinent encore à mesurer l’impact de la crise de la COVID-19, qui a entraîné la suspension des tournages en cours, l’annulation ou le report des spectacles, la fermeture des librairies, etc. La SODEC (Société de développement des entreprises culturelles du Québec) mène présentement une consultation pour documenter en temps réel les effets de la crise, de manière à éclairer les décisions à venir.

Les défis sont majeurs : selon les données du dernier budget québécois, le secteur de la culture comptait 166 000 emplois en 2017 — soit 3,9 % des emplois occupés dans la province — et contribuait pour 11 milliards à l’économie québécoise.