Chômeurs et travailleurs autonomes en détresse

Des chômeurs et des travailleurs autonomes, dont les revenus ont fondu ou disparu depuis le confinement, peinent à joindre les deux bouts.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Des chômeurs et des travailleurs autonomes, dont les revenus ont fondu ou disparu depuis le confinement, peinent à joindre les deux bouts.

Dans une autre vie, Andrée Trudel était travailleuse sociale. Avec la crise de la COVID-19, elle a l’impression d’avoir repris du service. Elle travaille à la réception du syndic de faillite Jean Fortin et associés. « Beaucoup plus de gens en détresse nous contactent, dit-elle au bout du fil. Hier, j’ai eu deux appels qui ont duré une vingtaine de minutes. Ça frôlait la crise de panique. »

La pandémie du coronavirus fait des victimes collatérales. Des chômeurs et des travailleurs autonomes, dont les revenus ont fondu ou disparu depuis le confinement, peinent à joindre les deux bouts. Des locataires se disent incapables de payer leur loyer du 1er avril. Plus de 8500 citoyens ont d’ailleurs signé une pétition en ligne demandant un moratoire sur les loyers pendant la crise.

Une demande jugée « irrationnelle » par l’Association des propriétaires du Québec, qui a rappelé, dans un communiqué lundi, que le loyer est payable le 1er avril. L’APQ souligne que « certains propriétaires ont réussi à reporter certaines échéances hypothécaires, mais ce n’est pas le cas de tous. »

L’argent est un souci pour bien des gens. Les agents de la ligne 211 le constatent. « Le plus grand nombre d’appels qu’on reçoit est lié aux besoins alimentaires », dit Pierrette Gagné, directrice générale du Centre de référence du Grand Montréal.

Pour le moment, les faillites personnelles n’ont pas augmenté, d’après les syndics consultés. « Mais après la vague de COVID-19, il va y avoir une vague d’insolvabilité, croit Martin Poirier, associé et syndic autorisé en insolvabilité chez Lemieux Nolet.

Avant d’en arriver là, il est possible de demander un report de paiement à ses créanciers, rappelle Pierre Fortin, président de Jean Fortin et associés.

Ceux qui ont des soldes impayés de cartes de crédit les plus élevés sont les plus vulnérables

 

Beaucoup de gens y ont recours. Desjardins dénombre jusqu’à présent plus de 10 000 demandes de report pour ses produits de financement. La Banque Nationale en a enregistré 20 000 pour ses prêts hypothécaires ou ses prêts personnels dans le cadre du programme qu’elle a mis sur pied pour faire face à la crise actuelle. « Ce type de demande est exceptionnel en temps normal », dit Marie-Pier Jodoin, directrice principale, affaires publiques.

Jean-François Ménard, 62 ans, a lui-même contacté sa caisse pour reporter d’un mois le paiement de son prêt hypothécaire. Le citoyen de Saint-Jérôme, qui fait de la livraison de pièces d’auto, a été mis à pied. Il est en attente d’allocations de chômage. « Je n’ai pas de coussin malheureusement, dit Jean-François Ménard, dont la conjointe ne travaille pas. Je n’ai pas un gros salaire. Je gagne 18 $ l’heure. »

Malgré tout, le propriétaire d’un duplex a convenu avec sa locataire, qui a aussi perdu son emploi, qu’elle pourrait payer son loyer du 1er avril une semaine plus tard.

Congés d’intérêts réclamés

Il y a une semaine, le premier ministre François Legault a demandé aux propriétaires d’être compréhensifs à l’égard de leurs locataires. Québec solidaire propose maintenant au gouvernement québécois de promulguer un décret d’urgence donnant 30 jours aux locataires pour payer leur loyer du mois d’avril. Le parti réclame aussi qu’Ottawa accorde un congé d’intérêts aux propriétaires-occupants durant la même période.

Ces mesures, dit Québec solidaire dans un communiqué diffusé mardi, donneraient une marge de manœuvre aux gens qui ont perdu leur emploi et qui attendent une aide financière gouvernementale, comme la prestation canadienne d’urgence de 2000 $ par mois.

Le président de Jean Fortin et associés, lui, souhaite que les institutions financières offrent, pendant quelques mois, une réduction ou un sursis d’intérêts dans le cas de prêts à haut taux (donc pas l’hypothèque). « Ceux qui ont des soldes impayés de cartes de crédit les plus élevés sont les plus vulnérables », dit Pierre Fortin.

Faire le ménage

Le porte-parole de l’Association des banquiers canadiens, Mathieu Labrèche, rétorque que « 70 % des détenteurs de cartes de crédit au Canada payent leur solde au complet chaque mois ». Des institutions offrent aussi des cartes de crédit à faible taux, soit de moins de 13 %, ajoute-t-il.

Selon Éric Lebel, associé et syndic autorisé en insolvabilité chez Raymond Chabot, les Québécois qui ont perdu leur emploi ont tout intérêt à revoir leur budget. Oui, les revenus ont diminué, mais les dépenses aussi. « On enlève le resto, le gym, la garderie, l’essence, dit-il. Il y a moins de dépenses qu’avant. On ne fait plus rien. »

Éric Lebel recommande de prévoir un budget chaque semaine sur une période de deux mois. « On indique dans quelle semaine est dû le loyer, le prêt auto, etc. » Attention, dit-il, à l’épicerie. La tentation d’acheter — et de se gâter, en cette période de confinement — est grande. « C’est souvent un poste important, dit-il. On est parti pour acheter sept ou huit aliments et on finit par avoir un panier plein. » Les prêts à des taux de 30 à 40 % doivent être utilisés en tout dernier recours, conclut-il.