Cette récession n’est pas comme les autres

Les récessions qui ont le plus marqué les esprits (et les économies) se sont prolongées de 12 à 18 mois.
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne Les récessions qui ont le plus marqué les esprits (et les économies) se sont prolongées de 12 à 18 mois.

On sait qu’elle a commencé même si les principales statistiques économiques pour le prouver n’arriveront pas avant quelques semaines encore. La récession provoquée par la pandémie de la COVID-19 s’annonce brutale, mais sera brève… avec un peu de chance.

Comme les données sur l’emploi ou la croissance du produit intérieur brut (PIB) des dernières semaines au Canada ne sont pas encore connues, Serge Coulombe n’avait pas d’autres choix que de se rabattre sur les meilleures et plus récentes statistiques disponibles portant sur le nombre de nouvelles demandes de prestation à l’assurance-emploi pour la semaine dernière. À la même période l’an dernier, on en avait rapporté un peu plus de 27 000. Cette fois-ci, le nombre frôlait le million (930 000).

« C’est du jamais vu », s’exclame le professeur émérite d’économie de l’Université d’Ottawa, qui fait observer que cela équivaut à 5 % de la main-d’œuvre canadienne et fera doubler d’un coup (à plus de 10 %) le taux de chômage au pays. « Il s’est perdu autant d’emplois, la semaine dernière, que dans une année complète durant la Grande Dépression. »

En guise de comparaison, il se perdait en moyenne environ 50 000 emplois par mois durant les récessions du début des années 1980 et du début des années 1990, et le total des dommages s’est élevé à 400 000 emplois lors de la dernière crise de 2008-2009. Il est difficile de trouver le même genre de chiffres pour la fameuse crise de 1929, mais l’on sait qu’environ un travailleur sur cinq y a fini par se retrouver sans emploi.

Au-delà des nombres, c’est la brutalité du choc qui frappe Serge Coulombe. « Les récessions sont habituellement des choses qui mettent du temps à se propager. Là, c’est comme si un tremblement de terre, ou un bombardement, avait fait disparaître d’un coup des pans entiers de l’économie. »

Avant même que les gouvernements n’édictent leurs règles de confinement à la maison et ne « mettent sur pause » leurs économies, comme le dit le premier ministre québécois, François Legault, la peur de la COVID-19 avait déjà commencé à faire plonger la demande des consommateurs pour les voyages à l’étranger, les soirées au cinéma ou les sorties au resto. En obligeant tous les travailleurs non essentiels à rester chez eux, les gouvernements ont non seulement subitement plombé leur pouvoir et même leur capacité d’achat, mais ils ont du même coup réduit l’offre de biens et services.

Le choc vient des deux côtés à la fois : de la demande et de l’offre, résume Rui Castro, professeur d’économie à l’Université McGill. Dans ces circonstances, « il n’y a rien qu’une banque centrale ou qu’un gouvernement puisse faire pour stimuler la croissance, parce que personne ne peut sortir pour consommer et qu’il n’y a personne pour produire des choses à acheter ».

Le mieux que les gouvernements puissent faire pour le moment, dit-il, c’est d’investir dans les moyens de lutte contre la pandémie et d’assurer une aide d’urgence aux travailleurs et aux entreprises touchées afin d’éviter que ce choc transitoire cause des dommages permanents. « Les plans de relance viendront après. » Les banques centrales, de leur côté, déploient l’étendue complète de leur arsenal monétaire pour préparer le terrain, mais aussi pour apporter toutes les liquidités nécessaires aux institutions financières dont plusieurs clients auront du mal à rembourser leurs prêts.

 

Croissance de l'emploi lors des récessions économiques depuis 1975 

La finance encore secouée

La dernière fois, la crise était partie du secteur de la finance pour s’étendre au reste de l’économie. Aujourd’hui, c’est l’économie qui vient la hanter. Le resserrement des règles bancaires après la faillite de Lehman Brothers a toutefois donné aux banques des assises financières plus solides pour faire face à la tempête, estime-t-on à Ottawa.

D’une certaine façon, ce nouveau choc économique arrive au meilleur moment possible, observe Rui Castro, c’est-à-dire après la plus longue période de croissance économique ininterrompue. « Cela aurait été un désastre si cette pandémie nous était tombée dessus tout de suite après la dernière récession. »

Les Bourses ont aussi été durement secouées ces derniers temps, perdant même plus du tiers de leur valeur au cours du dernier mois, avant de remonter un peu cette semaine. « Je n’ai jamais vu ça. On dirait la dernière crise, mais en condensé », dit François Bourdon, chef des placements global chez Fiera Capital. D’un autre côté, cette réaction des marchés financiers ne l’étonne pas, la diminution massive de la production et des chiffres d’affaires attendue ne pouvant qu’entraîner avec elle les profits et la valeur des actions des compagnies.

Combien de temps ?

« La grande question maintenant c’est : combien de temps cela va-t-il durer ? explique Serge Coulombe. Si l’on veut se montrer optimiste, on se dit que la vie pourra commencer à redevenir normale dans une couple de mois. » Mais si cela tarde, de plus en plus d’entreprises baisseront définitivement pavillon, notamment dans les secteurs les plus touchés, comme la restauration ou le tourisme. « Je n’ose même pas imaginer l’impact d’une deuxième vague d’infection qui viendrait par la suite. »

Le scénario dominant parmi les prévisionnistes reste, pour le moment, la fameuse reprise en V, c’est-à-dire une chute brutale de l’activité économique pour la première moitié de l’année, suivie tout de suite après d’un rebond. La Banque Royale prédisait, par exemple, au Canada cette semaine un recul du PIB de 3 % au premier trimestre et de 18 % au deuxième, suivis tout de suite après d’une remontée de 9 % au troisième trimestre et de 8 % au dernier, pour une croissance finale négative de 2,5 % cette année, contre +1,6 % l’an dernier et +2,9 % l’an prochain. Le taux de chômage serait à l’avenant, grimpant d’une moyenne d’environs de 5,5 % à 6,8 %, puis à 10,7 % au cours des deux premiers trimestres, avant de commencer à reculer graduellement jusqu’à environ 7 % vers la fin de l’année prochaine. La marge d’erreur de ces prévisions se révèle toutefois « exceptionnellement grande », avertissaient leurs auteurs.

Personnellement, François Bourdon se dit partagé « 50-50 » entre la possibilité d’un rebond économique relativement rapide et une crise qui s’étirerait « pendant des mois ». « C’est difficile à dire parce que cette récession est complètement différente des autres et dépend essentiellement d’un facteur qui n’est pas économique et dont on ne connaît pas l’évolution. »

Les récessions qui ont le plus marqué les esprits (et les économies) se sont prolongées pendant de 12 à 18 mois. La dernière crise économique, aussi appelée la « Grande Récession » en raison surtout de sa brutalité et de sa portée mondiale, n’a officiellement duré au Canada que trois trimestres. La Grande Dépression, quant à elle, s’est étendue pendant quatre longues années, de 1929 à 1933.

L’une des grandes retombées de la terrible crise des années 1930 et des plus importantes différences avec notre époque est le rôle que jouent désormais les gouvernements et les banques centrales dans l’atténuation des effets négatifs des cycles économiques par l’entremise, entre autres, des services publics, du filet social, des programmes d’aide d’urgence et des mesures de stimulation économique. Tout cela coûtera cher, cependant. À Ottawa seulement, le Directeur parlementaire du budget a estimé, vendredi, que le déficit du gouvernement fédéral ne s’élèvera pas cette année à 23 milliards, comme on le prévoyait encore cet automne, mais à près de 113 milliards.

Mais ce n’est pas le moment de se soucier des déficits, estime Rui Castro. Les gouvernements doivent donner tout ce qu’ils ont. « Le plus grand danger n’est pas qu’on en fasse trop, mais qu’on n’en fasse pas assez. »