Les employés des services laissés à eux-mêmes

La fermeture de tous les commerces non-essentiels ne concerne pas, entre autres, les stations service, dont les employés se retrouvent exposés à un plus grand risque de contamination, sans avoir toujours des mesures de précaution de leur hiérarchie.
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir La fermeture de tous les commerces non-essentiels ne concerne pas, entre autres, les stations service, dont les employés se retrouvent exposés à un plus grand risque de contamination, sans avoir toujours des mesures de précaution de leur hiérarchie.

Dimanche, le gouvernement québécois a annoncé la fermeture de tous les centres commerciaux, des salles à manger des restaurants et des salons de coiffure dans l’espoir d’atténuer le nombre grandissant de personnes atteintes du coronavirus sur son territoire. Or, cette directive ne s’applique pas à certains employés du secteur des services, qui ne se sentent pas soutenus et qui craignent que la nature de leur travail n’accroisse leur risque d’infection.

Roxanne Jean, commis d’une station-service Shell dans Villeray, remarque que le flot de clients n’a pas diminué malgré la distanciation sociale. « Tout commence à fermer, mais nous, on doit rester ouverts », lance-t-elle derrière une vitre de protection, qui n’était auparavant mise en place que pendant les quarts de nuit.

Mes patrons m’ont dit qu’ils ne voulaient pas nous donner des gants, car si on met des gants, [ils pensent] qu’on va porter moins attention aux directives, soit de se laver les mains à plusieurs reprises et d’éviter de se toucher le visage. Je ne comprends pas.

 

Selon Mme Jean, l’essence est tellement bon marché en ce moment que tout le monde veut faire le plein. Le prix de l’essence dégringole à travers le monde depuis le début du conflit entre la Russie et l’Arabie saoudite. « Ce qui m’inquiète le plus, c’est que les gens continuent à payer avec de l’argent comptant. Je suis obligée de toucher l’argent, mais au moins j’ai mon petit Purell », dit-elle.

Malgré le risque de transmission de la COVID-19 par contact avec des mains ou des objets contaminés, Mme Jean ne portait pas de gants lors de l’entrevue — une politique qui a été mise en œuvre dans plusieurs commerces depuis la semaine dernière. « Mes patrons m’ont dit qu’ils ne voulaient pas nous donner des gants, car si on met des gants, [ils pensent] qu’on va porter moins attention aux directives, soit de se laver les mains à plusieurs reprises et d’éviter de se toucher le visage, dit-elle. Je ne comprends pas. »

Pourtant, les consignes ne sont pas les mêmes d’une station-service à l’autre. « On n’accepte plus l’argent comptant », dit Aline*, employée d’une station Ultramar dans Ahuntsic. « Tous les commis sont maintenant obligés de porter des gants jetables pendant leur service. » Malgré la peur palpable qui se répand, Mme Jean et Aline disent être heureuses d’avoir encore leurs emplois. « J’ai peur, mais je ne suis pas riche. Il faut que je travaille », confie Aline.

Du désinfectant pour les éboueurs

« On n’a reçu de communiqué de personne », laisse tomber Jean-Pierre Labelle, président de JR Services sanitaires, qui compte 40 employés sur l’île de Montréal. « On est laissés à nous-mêmes et on prend l’initiative. »

Deux études — l’une mandatée par le gouvernement américain et l’autre réalisée par des chercheurs de l’Université de la Caroline du Nord, à Chapel Hill — indiquent que la COVID-19 peut survivre jusqu’à trois jours sur les surfaces tel que le plastique. « Cela dépend de la température et du degré d’humidité, ce qui est peu contrôlable dans le cadre des déchets domestiques », écrit dans un courriel Nathalie Grandvaux, directrice du laboratoire de recherche sur la réponse de l’hôte aux infections virales, au Centre de recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CRCHUM).

Depuis deux semaines, M. Labelle se démène pour trouver des produits désinfectants, alors que les réserves s’amenuisent de toutes parts. « Nos éboueurs arrière vont changer de gants plus souvent, mais l’inquiétude porte sur nos chauffeurs, parce qu’ils conduisent des camions différents dans la journée. Il me faut des produits pour qu’ils puissent désinfecter les volants. On appelle partout et il n’y en a plus nulle part. »

En raison de la pénurie, M. Labelle a décidé d’agir en fabriquant son propre désinfectant, suivant la recette proposée sur le site de David Suzuki, l’environnementaliste de renommée mondiale. « Nous ne pouvions plus attendre. »

 

La question du vin et du cannabis

Bien que la collecte des ordures et les stations d’essence restent des services essentiels, les employés de la Société des alcools du Québec (SAQ) et de la Société québécoise du cannabis (SQDC) exigent la fermeture des succursales pour des raisons de sécurité, faisant valoir qu’il s’agit là de services non essentiels.

Le 21 mars, la société d’État a annoncé la fermeture de ses succursales le dimanche « pour donner un répit à [ses] employés », selon le communiqué de presse. Cela vient s’ajouter aux mesures préventives déjà mises en place, notamment la réduction des heures d’ouverture et l’achalandage limité. Désormais, les clients ne pourront plus payer en argent comptant.

« Les gens ne respectent absolument pas les consignes du gouvernement, qui lui-même d’ailleurs est assez incohérent, lance au bout du fil Katia Lelièvre, présidente du syndicat des employés de la SAQ. D’un côté de la bouche, il dit aux gens de rester chez eux, mais il laisse ouverts ses deux commerces qui marchent le plus. »

Mme Lelièvre a envoyé une lettre conjointe avec la présidente du syndicat des employés de la SQDC pour demander la fermeture immédiate des succursales. Pourtant, le premier ministre François Legault a souligné à plusieurs reprises dans ses points de presse que le gouvernement n’avait pas l’intention de fermer ses succursales à travers la province. « Le vin n’est pas un service essentiel. À notre avis, au syndicat, ces mesures ne peuvent pas nous protéger », dit Mme Lelièvre.

*Le nom a été modifié par crainte que la personne perde son emploi.