Le «bazooka» des banques centrales a-t-il fait long feu?

La Réserve fédérale américaine a ajouté 500 milliards de nouvelles liquidités aux 700 milliards qu’elle avait annoncés la veille.
Photo: Mark Wilson / Getty Images / Agenc France-Presse La Réserve fédérale américaine a ajouté 500 milliards de nouvelles liquidités aux 700 milliards qu’elle avait annoncés la veille.

Loin de rassurer les marchés financiers, l’intervention exceptionnelle des banques centrales ces derniers jours semble plutôt avoir confirmé leurs pires craintes.

Les places boursières ont connu une autre journée de misère, lundi, avec des baisses prononcées partout autour du monde en dépit de nouvelles annonces de mesures d’aide de la part des banques centrales et des gouvernements en réponse à la pandémie du nouveau coronavirus.

Les dirigeants des pays du G7 se sont notamment déclarés, lundi, « déterminés à travailler ensemble » et à faire « tout ce qui est nécessaire », y compris mobiliser « tous les instruments de politique économique » à leur disposition « pour soutenir immédiatement et autant que nécessaire les travailleurs, les entreprises et les secteurs les plus touchés ». Cet engagement a immédiatement été repris par les ministres des Finances des 27 pays de l’Union européenne.

La Réserve fédérale américaine a, pour sa part, ajouté 500 milliards de nouvelles liquidités aux 700 milliards qu’elle avait annoncés la veille, en même temps qu’elle avait, dans un geste surprise, abaissé ses taux d’intérêt d’un point de pourcentage pour les laisser dans l’étroite fourchette comprise entre 0 % et 0,25 %, du jamais vu depuis décembre 2008.

Durant le week-end, les banques centrales américaine, européenne, britannique, japonaise, canadienne et suisse avaient aussi assoupli les conditions auxquelles elles s’échangent des devises entre elles, afin de pouvoir garantir un approvisionnement suffisant des marchés en dollars américains. Vendredi, c’était au tour du Canada d’annoncer de nouvelles mesures d’aide sur les fronts budgétaire, monétaire et réglementaire.

L’artillerie lourde

Et pourtant, les marchés boursiers piquaient encore du nez lundi. Les banques centrales, « emmenées par la Fed, ont utilisé un bazooka en abaissant fortement les taux et en relançant l’assouplissement quantitatif, mais elles ont raté la cible », a observé Jasper Lawler, analyste chez London Capital Group, à l’Agence France-Presse.

« Les banques centrales peuvent aider à restaurer la confiance, mais si leur action atteint des extrêmes, elles peuvent aussi confirmer les pires craintes des gens et instaurer la panique », a expliqué en entretien téléphonique au Devoir Steve Ambler, professeur d’économie à l’UQAM et principal expert de politique monétaire de l’Institut C.D. Howe. Et ce que les marchés financiers ont finalement compris, selon lui, « c’est qu’on est embarqués dans une récession mondiale qui a commencé au début de l’année ».

Cette situation tombe particulièrement mal, selon l’économiste émérite de l’UQAM, Pierre Fortin, les taux d’intérêt des banques centrales étant déjà presque à zéro, alors que, pour relancer l’économie lors des récessions précédentes, elles ont eu besoin de les réduire en moyenne de 5 à 6 points de pourcentage aux États-Unis et de 7,5 % au Canada.

Cette pandémie montre, une fois de plus, à quel point la mondialisation est un puissant vecteur de transmission du meilleur comme du pire

Mieux vaut, dans un tel contexte, déployer tout de suite l’artillerie lourde, dit-il, afin de mettre toutes les chances de son côté. Il sera toujours possible de reculer si l’on comprend qu’on en fait trop.

Cela vaut aussi pour les gouvernements et leurs politiques d’aide et de relance économique. Le manque de munition des pouvoirs publics rend d’autant plus importante la coopération entre les pays afin de profiter d’un effet multiplicateur.

« Cette pandémie montre, une fois de plus, à quel point la mondialisation est un puissant vecteur de transmission du meilleur comme du pire », dit Pierre Fortin.

Chaque fois différente

Chaque récession a toutefois ses particularités et ses défis, note Steve Ambler. Cette fois-ci, « même si on lance des tonnes d'argent aux individus et aux entreprises, si les gens ne sortent pas de leurs maisons et que les commerces et les lieux publics sont fermés, c’est comme s’ils ne pouvaient rien faire avec ». Il est vrai que, contrairement à la dernière crise économique, les institutions financières ont actuellement de solides assises, mais cela pourrait changer à mesure que les individus seront empêchés de travailler et les entreprises de produire.

La dernière crise financière a toutefois permis aux banques centrales de tester de nouveaux outils d’intervention au-delà de la simple baisse de leurs taux directeurs. « Est-ce que ce sera suffisant ? J’espère que oui », confie Steve Ambler.