Le gazoduc de Coastal GasLink, mort avant de vivre?

<p>Le projet de Coastal GasLink, auquel des chefs traditionnels wet’suwet’en s’opposent, est le principal corridor d’exportation envisagé vers l’océan Pacifique pour le gaz naturel exploité dans le Montney et les formations environnantes.</p>
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne

Le projet de Coastal GasLink, auquel des chefs traditionnels wet’suwet’en s’opposent, est le principal corridor d’exportation envisagé vers l’océan Pacifique pour le gaz naturel exploité dans le Montney et les formations environnantes.

Les barrages ferroviaires sont levés, mais la question du gazoduc demeure en suspens. Or, le projet de Coastal GasLink revêt une telle importance pour l’industrie du gaz naturel au Canada qu’une annulation aurait des effets secondaires : elle pourrait décourager les autres investisseurs et réduire considérablement les économies d’échelle des extracteurs de cette ressource, croient des spécialistes.

Le point d’origine du gazoduc projeté se situe près de Dawson Creek, en Colombie-Britannique. Cette petite ville se situe en plein centre de la formation géologique Montney, qui s’étend sur 150 000 kilomètres carrés à l’est des montagnes Rocheuses. La roche mère (siltite) qu’on y trouve renferme des hydrocarbures pouvant être extraits par fracturation hydraulique — une technologie mature économiquement, mais controversée écologiquement.

Le projet de Coastal GasLink, auquel des chefs traditionnels wet’suwet’en s’opposent, est le principal corridor d’exportation envisagé vers l’océan Pacifique pour le gaz naturel exploité dans le Montney et les formations environnantes. Il doit achever sa course à Kitimat, où une usine de liquéfaction et un terminal d’exportation maritime (le complexe LNG Canada) doivent être construits.

Si ce plan de match venait à échouer après l’étape (déjà complétée avec succès) des évaluations environnementales en raison de la mobilisation autochtone, il y a peu de chance qu’un autre projet d’exportation depuis la côte ouest voie le jour, selon Allan Fogwill, le président et p.-d.g. du Canadian Energy Research Institute (CERI), un organisme de recherche financé par les gouvernements et l’industrie pétrolière et gazière.

« Si l’industrie entrevoit un projet rentable au Canada, mais qu’elle n’a aucune certitude de pouvoir aller de l’avant, c’est très improbable qu’elle investisse les sommes nécessaires pour effectuer les consultations, développer l’ingénierie, passer à travers les processus d’approbation, obtenir les permis, avant de finalement voir son investissement réduit à néant », explique-t-il.

Et puis, les entreprises d’exploitation et de transport peuvent bien décider de s’installer ailleurs, soutient M. Fogwill. D’ailleurs, le complexe LNG Canada est l’initiative d’un groupe d’investisseurs très cosmopolite : Shell (40 %), Petronas (25 %), PetroChina (15 %), Mitsubishi Corporation (15 %) et Korea Gas Corporation (5 %). « Ils peuvent diriger leur investissement n’importe où dans le monde », souligne M. Fogwill.

« Si Coastal GasLink est bloqué, ça crée un enjeu immense, observe, quant à lui, le sociologue et économiste Éric Pineault, spécialiste de l’énergie. Le gaz naturel serait enclavé. Les circuits nord-américains vers le sud sont déjà saturés. Le gaz finirait par se rendre quelque part, aux terminaux d’exportation du golfe du Mexique par exemple, mais devrait être vendu à fort rabais. »

Historiquement, le Canada exporte le gaz naturel extrait de son sous-sol vers les États-Unis. Toutefois, depuis une dizaine d’années, la production de gaz de schiste a explosé au sud du 49e parallèle. L’abondance de l’offre a poussé les prix à la baisse, et, depuis 2017, les États-Unis exportent plus de gaz naturel qu’ils en importent.

Ainsi, les promoteurs désirant investir au Canada ont besoin de nouveaux débouchés avant d’accélérer l’exploitation de la riche formation Montney, qui contient 145 fois la quantité de gaz naturel consommée au pays en 2012. À l’heure actuelle, l’Asie représente le marché le plus prometteur, selon M. Pineault, qui est professeur à l’Université du Québec à Montréal. Un terminal sur la côte ouest tombe donc sous le sens.

« Cependant, même le marché asiatique est fragile, croit-il. En Chine, on ne remplace plus les centrales au charbon par des centrales au gaz. […] Le gaz naturel et les énergies renouvelables sont kif-kif pour ce qui est du prix. Le gaz naturel comme énergie de transition, c’est fini. C’était vrai il y a 10 ans, mais maintenant la donne a changé. »

En outre, avant de s’enrichir avec le gaz naturel du Canada, les industriels doivent procéder à des investissements majeurs, comme on le voit avec Coastal GasLink et LNG Canada, évalués à environ 40 milliards de dollars. Or, M. Pineault estime que si un tel projet d’exportation devait tomber, il est possible que les économies d’échelle permises par un projet d’exploitation d’envergure s’évaporent. « Si on bloque la sortie de la ressource, on peut ralentir la mise en oeuvre de l’exploitation à un niveau situé sous le seuil de rentabilité », dit-il.

Photo: Jason Franson La Presse canadienne Les Wet’suwet’en procèdent actuellement à l’examen de cette entente.

Pour l’instant, la construction du gazoduc de Coastal GasLink suit son cours. Le dimanche 1er mars, une entente de principe est survenue entre les chefs héréditaires wet’suwet’en et les gouvernements d’Ottawa et de Victoria. Elle concerne les droits territoriaux de ce peuple autochtone, mais ne traite pas directement du gazoduc litigieux. Les Wet’suwet’en procèdent actuellement à l’examen de cette entente, mais maintiennent leur opposition au passage du tuyau de 1219 mm de diamètre sur leur territoire.

Après que la population wet’suwet’en se soit prononcé sur l’entente de principe (au plus tard le 13 mars, exige le gouvernement Trudeau), il est possible que l’opposition au gazoduc se ravive. Or, le premier ministre de la Colombie-Britannique tient mordicus à ce que le projet aille de l’avant. « Il y a des divergences d’opinions au sujet du projet de Coastal GasLink, mais les permis sont accordés, c’est approuvé, le projet est en cours », a-t-il déclaré le 2 mars.

Un rapport publié la semaine dernière par le Centre canadien de politiques alternatives avertit toutefois que de miser sur le gaz naturel est un mauvais choix si la province souhaite décarboniser son économie d’ici 2050.

« En approuvant LNG Canada et d’autres projets de gaz naturel liquéfié, le gouvernement [de la Colombie-Britannique] exige de tous les autres secteurs de l’économie qu’ils réduisent leurs émissions encore davantage afin que la province atteigne sa cible d’émission pour 2030 », écrivent les auteurs Marc Lee et Seth Klein.

Coastal GasLink doit initialement disposer d’une capacité de transport de 1,7 milliard de pieds cubes de gaz naturel par jour. La combustion d’un tel volume de gaz naturel entraîne des émissions équivalant à celles de 8 millions de voitures. À terme, le gazoduc pourrait transporter quotidiennement 5 milliards de pieds cubes grâce à des compresseurs supplémentaires.