L'heure juste: casse-tête budgétaire à Ottawa

Le ministre des Finances, Bill Morneau, a déclaré que le gouvernement augmentera sa provision pour éventualités dans son prochain budget, afin de s’assurer qu’il est prêt et capable de faire face au coronavirus, qui a provoqué des baisses spectaculaires du marché boursier.
Photo: Cole Burston La Presse canadienne Le ministre des Finances, Bill Morneau, a déclaré que le gouvernement augmentera sa provision pour éventualités dans son prochain budget, afin de s’assurer qu’il est prêt et capable de faire face au coronavirus, qui a provoqué des baisses spectaculaires du marché boursier.

Alors que les provinces présentent une à une leur budget, le gouvernement fédéral n’a toujours pas annoncé la date du sien. Il attend, non sans raison, afin de bien soupeser sa réponse à l’incertitude causée par la paralysie ferroviaire des dernières semaines et par l’imprévisible évolution de l’épidémie de COVID-19.

À la lumière de l’énoncé économique de l’automne dernier et de ses déficits plus ronflants qu’anticipés, le ministre des Finances, Bill Morneau, a-t-il les moyens de venir en aide aux citoyens et aux entreprises affectés sans augmenter encore plus la dette du pays ?

Le ministre affirme pouvoir y arriver et le dernier rapport sur la viabilité financière des finances fédérales, publié la semaine dernière par le directeur parlementaire du budget (DPB), lui donne raison. Il y est écrit que « pour maintenir la dette nette à son niveau actuel (2018), qui correspond à 28,5 % du PIB, à long terme, le gouvernement fédéral pourrait augmenter les dépenses ou réduire les impôts et les taxes de manière permanente dans une proportion correspondant à 1,8 % du PIB (41 milliards de dollars courants), tout en maintenant la viabilité financière ».

Ce portrait ne tient la route que si rien ne change. Toute nouvelle dépense fiscale ou de programme peut bousculer les calculs. Si le ministre veut que se poursuive la tendance à la baisse du poids de la dette par rapport au produit intérieur brut (PIB) — en d’autres termes, par rapport à la taille de notre économie —, il ne peut épuiser la marge de manœuvre disponible.

Pour le moment, M. Morneau se montre prudent. Il est en contact étroit avec ses homologues étrangers et provinciaux et a des échanges avec des dirigeants d’institutions financières et du milieu des affaires. On est préoccupé. Comme le résumait le ministre dans son discours prononcé vendredi à Toronto, le prix des ressources naturelles, en particulier du pétrole, a baissé, l’industrie touristique est directement frappée, les chaînes d’approvisionnement sont perturbées et le sentiment de confiance des entreprises et des consommateurs s’en trouve ébranlé.

Le gouvernement, dit-il, se prépare à toutes les éventualités et, si nécessaire, est prêt à agir, en coopération avec les provinces. Il devrait annoncer « bientôt » une aide pour les personnes mises en quarantaine. Il dit surveiller l’effet sur les entreprises et les travailleurs et avoir les outils pour intervenir en cas de besoin. Et il a annoncé que la réserve pour éventualités sera augmentée dans le prochain budget.

Selon l’économiste Jean-Pierre Aubry, le gouvernement fédéral a les moyens de répondre à une crise ponctuelle, comme celle du coronavirus. Il doit toutefois s’en tenir à ce qui est nécessaire avec des mesures temporaires et très ciblées, car il a d’autres obligations. Il fait face en particulier à d’autres questions plus fondamentales qui exigent des plans de gestion à moyen et long terme, avec investissements à la clé.

Il cite le vieillissement de la population, qui affecte dépenses et revenus, les pressions environnementales, qui imposent une transition économique complexe, et la résolution des revendications autochtones. La paralysierécente du transport ferroviaire provoquée par un mouvement d’appui à des revendications territoriales autochtones nous l’a rappelée. Ottawa peut bien aider les entreprises et les citoyens affectés, mais le gouvernement ne peut ignorer l’incertitude que cette situation a provoquée auprès des investisseurs, et pas seulement ceux des secteurs du pétrole et du gaz, explique-t-il. « La possibilité que d’autres crises du genre puissent avoir lieu est un problème. Qui voudra investir si la mobilité des biens et des personnes ne peut être assurée ? »

La grande inconnue dans tout cela est l’évolution de l’économie. Le scénario d’une possible récession provoquée par cette crise du coronavirus effraie les milieux économiques. Si tel était le cas, Ottawa n’aurait plus les coudées aussi franches.

Chaque année, le ministère des Finances publie dans le budget une évaluation de l’effet qu’aurait une baisse de 1 % du PIB sur la situation financière du gouvernement. L’an dernier, il estimait que cela entraînerait la première année une baisse de 4 milliards des revenus et de 1,5 milliard des dépenses, pour un déficit accru de 2,5 milliards. Or, le déficit devrait déjà atteindre, selon l’énoncé de l’automne, 26,6 milliards pour l’année en cours, soit 6,8 milliards de plus que ce qu’envisageait le ministère neuf mois plus tôt.

Titulaire de la chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke, Luc Godbout pense qu’il « est encore un peu tôt pour déterminer où le coronavirus conduira l’économie mondiale, américaine ou canadienne ». Mais « tout ralentissement économique, ajoute-t-il, a des conséquences sur les projections budgétaires du gouvernement fédéral. […] Et si l’économie ralentit, il y a de fortes chances que le gouvernement fédéral souhaite la soutenir, ce qui créera une pression additionnelle sur le solde budgétaire ».

Pour les libéraux qui promettaient en campagne 9,3 milliards de dollars de dépenses de plus pour 2020-2021 et encore plus pour les années suivantes, le contexte actuel ne peut que donner à réfléchir et inciter le ministre Morneau à tempérer les appétits.



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