Comment concilier climat et pétrole?

Une benne de récupération de sables bitumineux en Alberta
Photo: Getty Images Une benne de récupération de sables bitumineux en Alberta

La décision de Teck Resources de mettre en veilleuse son mégaprojet de sables bitumineux en Alberta montre l’urgence, selon ses défenseurs comme ses opposants, de se demander comment le Canada parviendra à concilier ses ambitions environnementales et le développement de son secteur pétrolier.

L’escalade de la tension autour du projet de gazoduc de Coastal GasLink et des blocus ferroviaires de ses opposants, où se mêlaient les questions des droits des Premières Nations, de lutte contre les changements climatiques et de développement des ressources, a fini de convaincre Don Lindsay qu’il valait mieux garder sa demande d’autorisation au gouvernement fédéral pour plus tard. « Littéralement, ces derniers jours, il est apparu de plus en plus clair qu’aucun chemin constructif ne s’ouvrait à nous », a dit lundi de son projet de sables bitumineux Frontier le président et chef de la direction de Teck Resources lors d’une conférence de l’industrie minière organisée en Floride au lendemain de l’annonce de sa décision.

Dans sa lettre de la veille au gouvernement fédéral, Don Lindsay avait dit constater que le cadre politique et réglementaire permettant de concilier exploitation des ressources et lutte climatique « n’existe pas ici en ce moment » et qu’il valait mieux, pour sa compagnie et son projet ne pas rester pris « au coeur d’un problème beaucoup plus grand qui nécessite d’être résolu ». Il avait aussi tenu à réaffirmer l’appui de sa compagnie à une action musclée en faveur d’un avenir faible en carbone, par l’imposition notamment d’une tarification des GES et de plafonds d’émissions visant particulièrement l’industrie des sables bitumineux.

La faute d’Ottawa

Selon le chef de l’opposition conservatrice à Ottawa, Andrew Scheer, le projet Frontier a été la victime de la « faiblesse et du manque de courage » du premier ministre libéral, Justin Trudeau, devant l’opposition de quelques « radicaux » au sein de son parti et dans la société civile. Il a dit « voir un lien direct entre sa gestion des blocus ferroviaires et l’abandon du projet Frontier ». Un avis que partageait aussi le premier ministre conservateur de l’Alberta, Jason Kenney.

Le projet a été la victime de la faiblesse et du manque de courage [de Justin Trudeau]

Selon la Chambre de commerce du Canada, le climat « d’incertitude politique » qui a miné le projet Frontier n’avait rien à avoir avec un manque d’effort de son promoteur en matière environnementale. Il rejoint seulement « la longue liste de projets du secteur des ressources naturelles laissés en plan par notre cadre réglementaire », qui rend la vie impossible aux investisseurs mêmes les mieux disposés.

Rappelons que le projet de mine à ciel ouvert de sables bitumineux de 20,6 milliards devait créer 7000 emplois durant la construction et 2500 par la suite. Cependant, elle devait aussi générer 4 millions de tonnes de GES par année pendant 40 ans.

La faute de l’argent

Les environnementalistes de l’Institut Pembina ont salué la décision de Teck Resources, qui forcera, espèrent-ils, non pas Ottawa, mais l’Alberta à cesser sa lutte d’arrière-garde et à s’appliquer enfin à mettre en place les politiques nécessaires pour réconcilier son secteur énergétique avec les impératifs climatiques.

Selon un autre groupe, Environmental Defence, la décision de Teck Resources en était une d’affaire liée essentiellement à des facteurs non pas réglementaires, mais financiers. On rappelle qu’il y a un mois encore, Don Lindsay reconnaissait que le projet de sa compagnie pourrait ne pas se réaliser même s’il obtenait l’autorisation d’Ottawa en raison notamment des prix trop faibles du pétrole, du manque de pipeline et simplement du manque d’intérêt des investisseurs pour un projet d’une telle ampleur.

Il faut dire que les sables bitumineux albertains ont largement été boudés ces dernières années, les investisseurs étrangers préférant se tourner vers des ressources pétrolières moins chères et moins polluantes, notamment aux États-Unis. L’agence de notation Moody’s a indiqué, lundi, que la décision de Teck « met en évidence notre sentiment qu’aucun rebond important ne doit être attendu à court terme du côté de l’investissement dans le secteur pétrolier albertain ».