Analyse: le désamour de la finance pour les sables bitumineux

Plusieurs compagnies pétrolières étrangères ont mis en dormance ou ont carrément vendu leurs projets en cours dans les sables bitumineux albertains, dont Shell, Total, ConocoPhilips et Equinor.
Photo: Jeff McIntosh Archives La Presse canadienne Plusieurs compagnies pétrolières étrangères ont mis en dormance ou ont carrément vendu leurs projets en cours dans les sables bitumineux albertains, dont Shell, Total, ConocoPhilips et Equinor.

Les sables bitumineux albertains sont en train de devenir la bête noire de la finance internationale. Nier la tendance, plutôt que de chercher un moyen de la renverser, ne changera rien à l’affaire.

Une énième tuile s’est abattue mercredi sur la tête déjà bien cabossée de l’industrie des sables bitumineux canadiens. Disant répondre aux pressions grandissantes de ses clients, le plus important gestionnaire de fonds d’investissement du monde, BlackRock, a annoncé que ses fonds de placement éthiques allaient dorénavant non seulement privilégier les entreprises présentant le meilleur bilan en matière de développement durable, mais carrément éviter toutes celles ayant des liens avec le charbon thermique et les sables bitumineux.

L’annonce du fonds de plus de 7000 milliards $US d’actifs sous gestion faisait suite à une lettre dans laquelle son patron, Larry Fink, prévenait les p.-d.g. de la planète, le mois dernier, qu’après un lent départ, le monde de la finance était finalement en train de prendre conscience des risques économiques et financiers liés aux bouleversements climatiques.

Cette prise de conscience ne tient pas seulement au type de planète que nos financiers souhaitent laisser aux générations futures. Elle résulte aussi, en partie, du sentiment — partagé désormais par plus de quatre gestionnaires d’entreprise sur cinq — que l’application des principes de bonne gestion sociale et environnementale se révèle rapidement payante pour les entreprises et leurs actionnaires, rapportait jeudi un sondage de la firme de consultants McKinsey.

Plus prosaïquement encore, elle vient du coût de réparation et d’adaptation aux dommages de plus en plus importants infligés par l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des catastrophes climatiques. Elle vient aussi de la peur d’engloutir des fortunes dans des projets qui se révéleraient des « actifs échoués ». Le Financial Times estimait ainsi, la semaine dernière, que 84 % des réserves d’énergie fossile connues devront rester sous terre si les gouvernements tiennent leur promesse de limiter le réchauffement de la planète à 1,5 °C, tirant, par le fait même, un trait sur près de 900 milliards d’actifs.

Bête noire

Toutes les énergies fossiles ne sont pas égales dans ce calcul, poursuivait le quotidien britannique. Les plus polluantes, notamment le charbon, mais aussi les sables bitumineux, seraient logiquement les premières sacrifiées.

C’est en partie pour cette raison qu’un si grand nombre de compagnies pétrolières étrangères ont mis en dormance ou ont carrément vendu leurs projets en cours dans les sables bitumineux albertains, dont Shell, Total, ConocoPhillips et Equinor.

Elles ne sont pas les seules à leur avoir tourné le dos. Outre BlackRock, de plus en plus de grands investisseurs entendent aussi y retirer leurs billes, comme les banques HSBC, BNP Paribas et Société Générale, la plus importante caisse de retraite des Pays-Bas, l’immense Fonds souverain norvégien et même la Banque centrale de Suède. De grandes compagnies d’assurance, comme AXA, Swiss Re, Zurich Insurance et, depuis le mois dernier, The Hartford, refusent même, désormais, non seulement d’investir dans les sables bitumineux, mais aussi d’assurer les compagnies qui n’ont pas ces scrupules.

La tête dans le sable

Cette situation n’est pas sans plonger l’Alberta dans une grande détresse. Déjà aux prises avec des prix mondiaux du baril déprimés, des capacités de transport restreintes et un engouement pour le pétrole de schiste américain, son secteur des énergies fossiles et des mines compte, en effet, pour le quart de son économie et influe plus ou moins directement sur une bonne partie du reste.

Ces jours-ci, le gouvernement albertain presse Ottawa de donner le feu vert au projet de sables bitumineux Frontier, alors que son promoteur, Teck Resources, admet lui-même ne pas être sûr d’être capable de trouver les investisseurs privés et les 20 milliards nécessaires.

Réagissant à un article du New York Times qui présentait, mercredi, essentiellement les mêmes faits que ce présent texte, le « centre d’information » que l’Alberta a mis sur pied pour défendre son secteur de l’énergie n’a rien trouvé de mieux que de répondre sur Twitter que le journal « a plusieurs fois été dénoncé pour son antisémitisme », que sa réputation « est louche » et qu’il « a souvent été accusé d’être biaisé »… pour s’en excuser par la suite et effacer ses commentaires.

Il n’est peut-être pas trop tard, pour l’Alberta et ses sables bitumineux, pour renverser la tendance. Il reste apparemment peu de temps. « Dans un avenir proche, et plus vite que prévu, il y aura une réaffectation importante du capital », a prévenu le mois dernier Larry Fink de BlackRock.