L’empire du Milieu remet la balle au centre

La Chine d’aujourd’hui est bien différente de celle d’il y a 20 ans avec sa main-d’œuvre bon marché abondante. Depuis, la Chine a gravi les échelons en s’imposant pour se rapprocher des standards occidentaux.
Photo: Agence France-Presse La Chine d’aujourd’hui est bien différente de celle d’il y a 20 ans avec sa main-d’œuvre bon marché abondante. Depuis, la Chine a gravi les échelons en s’imposant pour se rapprocher des standards occidentaux.

Les pressions américaines contre la Chine arrivent trop tard et seront probablement de trop courte durée pour avoir l’effet recherché, estiment des experts. « Tout ce que recherche Donald Trump dans sa guerre commerciale contre la Chine, c’est quelque chose qu’il puisse présenter comme une victoire et qui fasse du bruit. Il est peu probable que cela aille plus loin après », a constaté lundi le politologue français et grand expert de la Chine Jean-Philippe Béja, en marge d’un colloque scientifique organisé par le Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM).

Mais ce manque d’ambition et de persévérance n’est pas seulement le fait de l’imprévisible président américain, ajoute-t-il. « C’est le problème de tout l’Occident. Si on arrivait à avoir de la constance face à la Chine, on aurait une Chine beaucoup plus gérable. » Les quelques concessions obtenues récemment par Washington de la part de Pékin en échange d’une trêve dans l’escalade des tarifs commerciaux américains sont la preuve que ces derniers avaient un certain impact sur l’économie et le régime chinois, dit le sinologue.

Trop tard

À l’instar de plusieurs autres pays, les États-Unis reprochent notamment à la Chine le manque d’ouverture de son marché intérieur, le transfert forcé de technologies pour y accéder, le recours à l’espionnage industriel de même que la place considérable occupée par ses sociétés d’État. Avec sa guerre commerciale contre la Chine, Donald Trump dit vouloir rapatrier aux États-Unis une partie de sa production manufacturière et bloquer l’ascension d’un futur rival technologique. Il a convenu d’une trêve, il y a deux semaines, en échange de la promesse par Pékin d’acheter plus de biens et de services américains.

Le président américain arrive probablement trop tard, cependant, s’il espérait, avec ses tarifs, convaincre les entreprises de quitter la Chine pour d’autres cieux, notamment aux États-Unis, a expliqué Ari Van Assche, professeur à HEC Montréal, au colloque du CERIUM. S’il y a encore 20 ans le principal avantage de la Chine était sa main-d’oeuvre bon marché abondante, elle a, depuis, gravi les échelons des chaînes de valeur mondiales et s’impose désormais comme un lieu de conception, de production et de vente difficilement remplaçable. Du secteur de la chaussure à celui de l’électronique, « des entreprises ont fait savoir qu’il y avait rapidement des limites à ce qu’elles pouvaient transférer de la Chine vers d’autres pays, comme le Vietnam ou le Mexique ».

Servitude volontaire

Les pays occidentaux n’en ont pas seulement contre certaines politiques commerciales et économiques de la Chine, ont observé les experts invités par le CERIUM lundi. Ils se méfient aussi de son interventionnisme grandissant dans le monde, déplorent l’autoritarisme décomplexé de son président, Xi Jinping, et dénoncent le traitement réservé à la minorité musulmane ouïghoure.

Dans sa conférence, Jean-Philippe Béja est allé jusqu’à se demander si la Chine de Xi Jinping ne serait pas du « fascisme high-tech » avec sa capacité de suivre les citoyens à la trace chaque fois qu’ils utilisent leur téléphone intelligent, y compris pour régler leurs achats, ses systèmes de reconnaissance faciale et autant d’autres données personnelles qui permettent d’établir leur « crédit social ».

Pour fonctionner, un tel système de surveillance n’a pas toujours besoin de la contrainte. Souvent, les Chinois s’y conforment simplement parce que tous ces outils technologiques sont commodes. D’une certaine manière, « nous sommes tous victimes de cette servitude volontaire » chaque fois que nous donnons nos informations personnelles ou que nous laissons nos outils informatiques nous géolocaliser, dit l’expert, qui se garde bien toutefois de comparer les surveillances exercées par un régime autoritaire et par des compagnies privées en quête de profit.

Le monde multipolaire

Le monde est entré dans une ère multipolaire où les États-Unis ne sont plus la seule superpuissance et où règne une plus grande diversité de visions et d’intérêts pas toujours conciliables, a fait valoir la professeure de l’Université d’Ottawa Pascale Massot. Dans ce contexte, le Canada doit se doter d’une politique étrangère « plus sophistiquée », capable de jouer sur différents registres en fonction d’objectifs ciblés. Face à un géant comme la Chine, avec lequel il traverse une mauvaise passe depuis que son voisin américain l’a mêlé à sa campagne contre la multinationale chinoise de la téléphonie mobile, Huawei, le Canada devrait ainsi, selon le cas, aller du simple laisser-faire (politique intérieure chinoise) à un durcissement de son opposition (espionnage chinois au Canada), en passant par la recherche de coopération (lutte contre les changements climatiques) et la contestation à travers des alliances avec d’autres pays (violation des droits de la personne en Chine).

Jean-Philippe Béja aimerait voir, notamment, les pays occidentaux s’opposer avec plus de conviction au « génocide culturel » en cours contre les Ouïghours. Pourquoi ne menaceraient-ils pas Pékin, par exemple, de boycotter ses Jeux olympiques d’hiver en 2022 ?